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Par : mj
Publié : 28 novembre 2015

« Sauver la planète vaut bien 2 % de pouvoir d’achat »

Un entretien avec Jean Tirole, "Prix Nobel" d’économie cette année. Une illustration intéressante de la "soutenabilité faible".

Le prix Nobel d’économie 2014 donne sa grille de lecture de la COP21.Pour lutter contre le réchauffement climatique, il faut selon lui un prix mondial du carbone, un traité international, un système de mesure de la pollution et des transferts Nord-Sud.

Pourquoi êtes-vous impliqué depuis longtemps dans le combat contre le réchauffement climatique ?

Notre génération est très égoïste vis-à-vis des suivantes. Et cet égoïsme est d’autant plus grand que l’action est doublement difficile. Les coûts de la lutte contre le réchauffement sont pour tout de suite, tandis que les bénéfices sont pour plus tard. Ces coûts sont supportés dans le pays, et les bénéfices seront surtout ailleurs. C’est le problème classique, que les économistes connaissent bien, du passager clandestin. Du coup, la pente naturelle est l’inaction. Les économistes doivent donc le dire aussi : il faut bouger.

Sentez-vous un changement d’état d’esprit ?

Il y a sans doute un effet pré-COP21, comme il y avait eu un effet pré-Copenhague. Mais la science est devenue plus sûre d’elle-même et les opinions commencent à constater les dégâts. Les industriels ont aussi évolué. Il y a bien sûr un intérêt commercial pour certains énergéticiens ; mais dénoncer le charbon pour pousser le gaz, moins émetteur de CO2, semble logique. Monte en puissance également la volonté de couvrir les risques. Le parallèle peut être fait, il me semble, avec l’amiante. Des poursuites judiciaires ne peuvent être exclues à terme, car personne ne pourra dire : « Je ne savais pas. » Mais la prise de conscience a ses limites. Les États promettent, nous voulons voir les actes.

Quelle est la légitimité des économistes à entrer dans le débat sur le réchauffement ?

Nous ne sommes pas compétents pour dire si le réchauffement doit être limité à 2 ou 3 degrés. Mais l’assèchement de l’Afrique ou les inondations nous regardent, et nous avons des propositions à faire. Concrètement, nous avons des retours d’expérience sur l’efficacité de la gestion des polluants, avec, par exemple, le marché du dioxyde de soufre mis en place aux États-Unis, ou le protocole de Montréal sur la protection de la couche d’ozone.

Qu’attendez-vous du sommet de Paris ?

Soyons réalistes, l’accord de Paris est déjà bouclé dans ses grandes lignes. Il ne contiendra pas l’essentiel : la création d’un prix mondial du carbone. Un système de prix est le meilleur outil économique pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, via une taxe carbone ou un système de droits d’émission négociables sur le marché. Il est généralement plus efficace d’agir par des prix que par des interdictions ou des réglementations.

Concrètement, à quoi ressemblerait ce prix du carbone ?

Il y a deux méthodes. Première méthode : il faut d’abord évaluer la quantité maximale de carbone à émettre pour ne pas dépasser 2 degrés de réchauffement. Cette quantité serait répartie entre les différents pays, avec un marché international de droits d’émission. Deuxième méthode : il faut créer un prix du carbone, qui monte progressivement. Quelle que soit la solution, on sait bien sûr qu’on va se tromper : les technologies vont parfois plus vite que prévu (comme pour le solaire), parfois moins vite. Mais le prix du carbone est un outil efficace et souple.

Pour vous, quel est l’outil le plus efficace : la taxe ou le marché ?

Les économistes ne sont pas d’accord là-dessus. Joseph Stiglitz ou William Nordhaus sont plutôt favorables à une taxe. Mais cette taxe pose des problèmes. Il faut d’abord vérifier que chaque État l’applique vraiment : l’impôt est souvent un gruyère troué d’exemptions, et il faut de plus avoir la volonté de le collecter - la Grèce nous rappelle que ce n’est pas toujours le cas. Il faut ensuite vérifier que cette taxe n’est pas compensée par la baisse d’autres taxes (par exemple celle sur les produits pétroliers). Elle pose enfin des problèmes de mesure. Comment prend-on en compte la décision d’un pays de préserver une forêt, mesure favorable à la limitation des émissions de CO2 ? C’est pour toutes ces raisons que je suis partisan de rendre chaque pays responsable de ses émissions de CO2 et d’avoir ensuite des droits d’émission négociables.

Comment fonctionnerait le marché des droits d’émission ?

Il serait mondial. A la fin de l’année, un pays qui a émis davantage que ses permis doit racheter des permis à d’autres pays. Les permis non utilisés par un pays une année donnée peuvent être reportés sur l’année suivante. Des gros émetteurs comme les États-Unis ou la Chine auraient certes un « pouvoir de marché » sur le marché des droits négociables, mais il y a des méthodes pour atténuer ce pouvoir.

Un marché mondial suppose un système mondial et une autorité supranationale…

D’abord, il faut un traité international. Les pays respectent davantage un traité que des promesses ! Ensuite, il faut un dispositif de sanction, qui s’applique à ceux qui ont signé le traité mais aussi à ceux qui ne veulent pas le signer. L’Organisation mondiale du commerce peut ici être un levier utile, car les États ont un intérêt à en faire partie. Le Fonds monétaire international pourrait aussi jouer un rôle. Pour un pays qui pollue davantage que les permis en sa possession, les experts du FMI pourraient calculer sa « dette climatique » à partir du prix de la tonne de CO2 et l’imputer sur sa dette souveraine. Enfin, un système indépendant de mesure de la pollution est indispensable. Il faudrait mettre en place un système international, avec, par exemple, des satellites complétés d’un dispositif au sol.

Faut-il un fonds vert doté de 100 milliards de dollars par an dès 2020 pour convaincre les pays en développement de signer un accord ?

La question de la compensation relève de l’éthique et non de l’économie. Ce qui est important pour l’objectif des 2 degrés Celsius, et les politiques ont encore parfois du mal à le comprendre, c’est que les pays émergents et en développement paient le même prix du carbone que les pays développés. Un système avec des prix inférieurs pour les pays en développement poserait un problème majeur, car ce sont justement ces pays qui vont augmenter leur production dans les années à venir, bien plus que les pays avancés. Il faut absolument les intégrer dans un cercle vertueux.

Si, comme moi, l’on considère que le respect de l’impératif climatique va nécessiter des efforts peu équitables pour les pays en voie de développement, le fonds vert peut compenser cette injustice. En touchant de l’argent de ce fonds, un pays se verra compensé pour ses efforts écologiques. De plus, les propositions économiques autorisent un peu de subsidiarité, tant que le prix moyen du carbone est respecté. L’Inde pourrait, par exemple, décider d’abaisser le prix du carbone sur certaines activités, comme par exemple la construction de maisons pour les pauvres. Mais il est de loin préférable que tous les pays aient le même prix moyen du carbone. Si on dépense 1.000 euros pour éviter une tonne de CO2 en Europe - comme ça a été le cas - alors qu’on peut éviter une tonne de CO2 pour 2 euros au Bangladesh, mieux vaut commencer par le Bangladesh (et le compenser) : on sera 500 fois plus efficace ! Il y a aussi le problème des fuites. Si le carbone coûte moins cher dans certains pays, la production risque de se délocaliser vers ces pays, en étant parfois plus polluante que dans le pays de départ.

Quelles seront les conséquences économiques de la lutte contre le réchauffement climatique sur le niveau de vie ?

Nous serions fous si nous acceptions de détruire la planète pour préserver 2 % de pouvoir d’achat par an - il y a bien sûr beaucoup d’incertitudes sur ce chiffre comme l’indique le rapport Stern. Sauver la planète vaut bien 2 % de pouvoir d’achat et même beaucoup plus. Il y a évidemment un coût économique, surtout à court terme, et ce coût n’est pas négligeable. Sinon, on aurait déjà agi ! J’ai pour cette raison de sérieux doutes sur le concept de croissance verte, sorte de vœu pieux. Les secteurs qui innovent peuvent bien sûr profiter de dépenses accrues dans les dispositifs de lutte contre le réchauffement. Mais, globalement, il faudra faire des efforts : isoler les maisons, rouler moins, payer un peu plus cher son électricité, financer la recherche et développement verte, etc. A long terme toutefois, la croissance ne sera pas endommagée si on arrive à contenir le réchauffement climatique.

Quelle est l’évolution souhaitable de nos sources d’énergie ?

Je suis incapable de prédire quelle technologie marchera demain, comme les politiques d’ailleurs. Le photovoltaïque, l’éolien, l’hydrogène, la séquestration du carbone ? Je ne sais pas. Les batteries vont-elles vite devenir beaucoup plus efficaces ? Je ne sais pas plus. C’est là toute la beauté du prix du carbone : on laisse faire et les technologies les plus efficaces vont surgir. Il faut évidemment accroître la part des énergies renouvelables. Mais faut-il le faire tout de suite, ou développer d’abord la recherche ? Dans le passé, beaucoup d’argent a été dépensé pour soutenir des énergies renouvelables peu efficaces. Aujourd’hui, les panneaux solaires sont installés en Allemagne et un peu partout aux États-Unis, au lieu d’être en Espagne ou au Maroc et dans les États du Sud comme l’Arizona ! Cela n’a aucun sens.

La lutte contre le réchauffement climatique induit des inégalités entre pays, souvent évoquées, mais aussi au sein des pays. Ces effets sont-ils assez pris en compte ?

Le réchauffement climatique lui-même accroît beaucoup les inégalités, car il frappe particulièrement les pays du Sud. Quant aux inégalités issues de la lutte contre le réchauffement climatique, elles risquent d’être invoquées pour ne rien faire. On pourrait aussi très bien ne pas taxer le tabac pour éviter de matraquer les pauvres. Les perdants d’une politique climatique, comme, par exemple, les gens qui habitent loin de leur lieu de travail, pourraient avoir droit à une compensation. Une compensation versée en une seule fois et non une indemnité régulière, qui n’inciterait pas les gens à changer à terme de comportement à la suite de cette politique climatique - ce qui est le but recherché. Mais tant que l’on ne fait pas en sorte que les gens aient un revenu décent, on retombera sur cette question compliquée.

Dominique Seux, Les Echos