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Par : mj
Publié : 9 novembre 2015

Quand le lieu de naissance grippe l’ascenseur social

Un article de mediapart sur un document de France stratégie produit par Clément Dherbercourt (ici)

07 novembre 2015 | Par Mathilde Goanec

Selon qu’il est né à Dunkerque ou à Vannes, les chances d’un enfant d’ouvrier de devenir cadre varient du simple au double. Et ce frein géographique à la mobilité sociale ne varie pas depuis deux générations. Principale raison, l’accès aux diplômes du supérieur.

Est-il normal que Pierre, né de parents ouvriers dans l’Hérault, ait deux fois moins de chances de devenir cadre que Léa, également issue d’un milieu populaire mais élevée dans le Cher ? Si les prénoms sont fictifs, la distorsion géographique de la mobilité sociale est bien réelle : les chances d’ascension sociale des individus d’origine populaire varient du simple au double en fonction de leur département de naissance, selon une étude publiée par France Stratégie, organisme d’expertise du gouvernement.

C’est la première fois qu’un tel état des lieux statistique est dressé en France. L’alerte est venue des États-Unis. L’an dernier, une étude y démontre avec fracas que toute une partie du pays, notamment le Sud-Est, est bloquée socialement et ce depuis plusieurs générations. Bye-bye le mythe fondateur d’un pays qui a longtemps cru qu’avec de la volonté et du courage, tout était possible… La France a bien sûr lu son Bourdieu, familière de la notion de reproduction sociale. Mais cette analyse traduit autre chose. Malgré des politiques égalisatrices menées depuis des années, les « trous noirs » géographiques résistent. Étonnamment, ils sont bien davantage liés à l’éducation qu’au dynamisme économique des territoires. Il ne s’agirait pas d’un problème de « rendement de l’éducation » (l’accès à un bon emploi), mais bien « d’accès à l’éducation ». Or on sait désormais que le chômage et la précarité touchent d’abord et durablement les personnes peu ou pas diplômées. L’analyse de France Stratégie le rappelle : globalement, la massification de l’enseignement supérieur a eu des effets, et la mobilité ascendante (soit le fait de passer d’un milieu d’ouvriers ou d’employés à un statut de cadre ou de profession intermédiaire) a augmenté sensiblement au cours des dernières décennies. Mais en étudiant la situation, département par département, de tous les individus âgés de 30 à 45 ans, nés entre 1965 et 1979, issus des classes populaires, et en comparant avec les années 50, l’étude démontre que les inégalités territoriales d’accès au supérieur sont restées quasi inchangées jusqu’à aujourd’hui.

Où l’ascenseur social fonctionne-t-il ? En Île-de-France, en Bretagne, en Rhône-Alpes… Il décroche en Poitou-Charentes, en Picardie ou encore dans le Nord-Pas-de-Calais. Avec des phénomènes locaux tout à fait étonnants : Pourquoi le Finistère affiche-t-il un taux de mobilité de 40,6 %, quand la Vendée plafonne à 27 ? Pourquoi l’Hérault est-il à 30 % et l’Aveyron voisin à 41 ? Mystère et boule de gommes, concède l’auteur de l’analyse Clément Dherbécourt, faute d’éléments plus fins. Tout ce qu’il peut dire, c’est qu’avec le même diplôme, la situation économique de tel ou tel département a, certes, un effet sur la mobilité sociale, mais qu’il est limité. « Les opportunités économiques expliquent les taux particulièrement élevés de l’Île-de-France mais ne rendent compte que d’une faible part des écarts observés dans le reste du pays », assure France Stratégie. De même, on sait que les conditions familiales (fratrie plus ou moins grande, appartenance à une famille monoparentale) pèsent également, sans épuiser les différences. En revanche, les taux de diplômés du supérieur varient du simple au double selon le département de naissance.

Sur ce point, des hypothèses sont seulement esquissées. Les régions avec beaucoup de cadres ont sûrement des enfants qui réussissent mieux à accrocher le wagon du supérieur, la présence d’une université proche de son lieu de naissance peut aider à grimper vers l’emploi qualifié. Mais là encore, les contre-exemples sont fréquents. Ainsi d’Amiens, centre universitaire, où la mobilité sociale des fils et filles des milieux populaires culmine péniblement à 27 %, où encore de La Rochelle et de son université qui font partie d’un des départements les moins bien classés. Et que dire de l’université de Montpellier, extrêmement dynamique, qui est pourtant au cœur du département le plus sinistré en termes de mobilité sociale de sa région ?

Le système éducatif français, malgré la volonté de densifier les pôles de formation du supérieur sur tout le territoire, reste très inerte. Sans compter que pour ces enfants d’ouvriers ou d’employés, c’est la double peine. Neuf sur dix ne quitteront pas leur département de naissance, un vrai frein pour l’emploi.

Comment lutter contre cette disparité constante et améliorer l’accès au supérieur partout ? France Stratégie esquisse plusieurs pistes. D’abord cesser de considérer la massification de l’offre du supérieur de manière homogène et davantage la cibler sur les territoires chroniquement en déficit de mobilité sociale. À défaut de faire des facs partout, favoriser la mobilité des jeunes issus des classes populaires. L’auteur imagine même une fusion des académies, sur le modèle des nouvelles régions, pour arroser par exemple le nord de la France du dynamisme parisien. Car le verdict est sans appel, si l’on s’approche de la génération 80-90 : les régions à faible mobilité sociale risquent fort de le rester pour la génération qui entre aujourd’hui sur le marché du travail.