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Par : mj
Publié : 18 avril 2014

Le lien social est-il en crise ?

Introduction

Comment les individus constituent-ils une société ? C’est une question que les sociologues se sont posée depuis les origines de la discipline. On peut même dire d’ailleurs que c’est cette interrogation qui a donné naissance à la sociologie. Les premiers auteurs (Alexis de Tocqueville puis Auguste Comte ou Émile Durkheim) ont réfléchi sur les problèmes que posait la disparition des liens fondés sur la tradition et la hiérarchie suite à la Révolution Française et à la Révolution Industrielle et se sont interrogés sur les fondements du « vivre ensemble » dans les sociétés modernes.

Depuis de nombreuses années, beaucoup diagnostiquent une crise du lien social : émeutes dans les banlieues, éclatement de la famille, développement de la solitude, incivilités et violences à l’école et dans l’espace public, montée des extrémismes... Il est vrai que les sociétés se sont profondément transformées avec le processus de croissance et de développement des Trente Glorieuses, et que les façons de vivre ensemble et de tisser des liens ont changé : peut-on pour autant dire que le lien social est aujourd’hui en crise ?

Pour répondre à cette question, nous reviendrons d’abord sur les fondements du lien social et de la cohésion sociale dans les sociétés contemporaines, puis nous nous demanderons si les transformations qu’ont connues les différentes instances d’intégration ont fragilisé leur rôle dans la cohésion sociale.

Notions

Le lien social peut se définir comme l’ensemble des relations, des normes et des valeurs communes qui attachent les individus et les groupes les uns aux autres et les rendent solidaires. C’est lui qui permet d’assurer la cohésion sociale et l’intégration des individus.

Le lien social est, dans les sociétés contemporaines, à la fois un lien économique, politique et culturel.

  • Un lien politique : ce sont les analyses du « contrat social » : les hommes s’associent pour se protéger, des dangers de leur environnement, et se protéger d’eux-mêmes (violence). L’État a pour mission d’assurer l’ordre public, de mettre fin aux violences privées et permettre à tous de vivre en paix (Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651).
  • Un lien économique et marchand, qui est rendu nécessaire par l’interdépendance des hommes entre eux pour leur propre survie. Pour les économistes libéraux, c’est le marché qui assure la conciliation des intérêts individuels (Théorie de la main invisible de Smith).
  • Un lien culturel : les membres d’une même société partagent des croyances, des valeurs, des buts communs, qui sont transmis notamment au cours du processus de socialisation. C’est en particulier la conception que développe Durkheim du lien social.

L’existence et la force du lien social garantissent la cohésion sociale, c’est-à-dire la solidité des relations et la force du sentiment d’appartenance à la société.

Le lien social est le résultat du processus d’intégration. L’intégration désigne à la fois le processus qui débouche sur le partage de valeurs communes, de buts communs entre les individus en interaction dans une société, et le résultat de ce processus. On peut employer le terme d’intégration pour désigner l’état d’une société qui permet de dépasser la diversité des individus grâce à la mise en place de valeurs et de buts communs. On peut aussi l’utiliser pour parler de l’intégration d’un individu : il s’agit alors de l’ensemble des liens et des dispositifs qui permettent à l’individu d’établir des relations sociales durables.

Les instances d’intégration (famille, école…) sont les lieux où se tissent les liens ; elles favorisent le processus par lequel les membres d’une société se reconnaissent, sont solidaires et partagent les mêmes valeurs. Elles permettent l’instauration de relations sociales durables.

Pour Durkheim, père du concept, l’intégration présente trois dimensions : une culture commune (ensemble de normes et de valeurs propres au groupe social), une interdépendance des membres du groupe (nos actions ont des répercussions sur les autres, et il est nécessaire de coordonner les activités de chacun) et l’existence de buts communs (supporter une équipe de foot, assurer la réussite des élèves de l’établissement scolaire, défendre une cause humanitaire, politique ...). Pour lui, l’intégration d’un individu au groupe passe par la socialisation. La socialisation se définit comme le processus d’acquisition par un individu des normes, des valeurs, des croyances propres au groupe auquel il appartient.

La notion d’intégration repose donc sur l’idée d’une interdépendance (ou de lien) plus ou moins étroite entre les membres d’un groupe social ou d’une société. De cette interdépendance résulte la cohésion sociale.

I – Les fondements du lien social dans les sociétés contemporaines

A. Les deux formes du lien social selon Durkheim

E. Durkheim, De la division du travail social, 1893.

1) La solidarité mécanique dans les sociétés traditionnelles

Dans les sociétés traditionnelles (par exemple en France, avant la Révolution française), la solidarité est mécanique. Le lien social repose sur le fait que les individus sont semblables : ils partagent les mêmes valeurs, et intériorisent très tôt les mêmes normes et valeurs. Les individus sont très attachés à la tradition, qui guide leur comportement, et la contrainte sociale est très forte : toute dérogation aux règles est en effet une menace pour la société toute entière. Il est donc difficile de se soustraire à la tradition, aux normes en vigueur. La différenciation des individus est très faible, et les sanctions du groupe contre les déviants sont violentes. Les sociétés où dominent la solidarité mécanique ne sont pas des sociétés individualistes, mais plutôt communautaires, dans le sens où l’individu n’existe pas en tant que tel, mais en tant que membre du groupe : son intérêt est le même que celui du groupe, sa conscience individuelle correspond à la conscience collective (le concept de consciences collective renvoie globalement à l’ensemble des normes, des valeurs, des croyances en vigueur dans le groupe).

La solidarité mécanique est donc une forme de cohésion sociale qui repose sur la similitude des membres de la société, leur respect des normes et des valeurs traditionnelles, propre aux groupes faiblement différenciés.

2) La solidarité organique dans les sociétés modernes

Dans les sociétés modernes (en France : après la Révolution industrielle), en revanche, la solidarité est organique (image du corps humain et de la biologie). Il y a division sociale du travail : les individus se différencient (spécialisation de chacun dans une activité) et deviennent de ce fait interdépendants. La différenciation des tâches liée à la division du travail dans les sociétés industrielles permet un développement des consciences individuelles au détriment de la conscience collective : chaque individu se sent différent des autres, en quelque sorte unique. Les individus ne sont plus exactement similaires et leurs différences favorisent leur autonomie, c’est-à-dire leur capacité à décider par eux-mêmes et pour eux-mêmes. L’individu prend donc de l’importance par rapport au groupe, il acquiert davantage d’autonomie. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de contrôle social, plus de normes et de valeurs dominantes. Celles-ci sont devenus moins contraignantes.

Chez Durkheim, c’est donc la division du travail qui crée du lien social. C’est même là sa fonction essentielle. C’est cette division du travail qui crée une interdépendance entre tous les membres de la société, élément essentiel de l’intégration. Cependant, une division du travail trop poussée ou développée dans l’unique but d’améliorer la productivité du travail peut conduire à la destruction du lien social. La division du travail peut devenir « pathologique » si elle est poussée à l’extrême.

La solidarité organique est une forme de cohésion sociale, qui repose sur l’interdépendance des individus, dans les sociétés fortement différenciées.

3) La coexistence des deux formes de lien social

Dans les sociétés modernes, la division du travail est très poussée et l’individualisme est fort. La solidarité est donc largement une solidarité de type organique, basée sur l’interdépendance des individus. Pourtant, les liens communautaires continuent d’exister à différentes échelles, dans des groupes où prévaut alors une solidarité mécanique. C’est le cas par exemple chez les jeunes de banlieue, qui, du fait de leur « enfermement » géographique, économique, social, culturel... tendent à constituer des groupes où l’adhésion aux normes et aux valeurs sont très fortes et où la ressemblance est le fondement de la cohésion. A l’autre extrémité de la hiérarchie sociale, on trouve ce même type de relation chez les bourgeois étudiés par Pinçon et Pinçon-Charlot, qui cultivent l’entre-soi et cherchent à ne fréquenter que des semblables, en encadrant étroitement les activités de leurs enfants (établissements scolaires, rallye par exemple). On retrouve également des liens fondés sur le partage de croyances et de valeurs fortes dans les communautés de croyants (pas nécessairement des sectes).

B. La montée de l’individualisme menace-t-elle le lien social ?

1) La notion d’individualisme

La montée de l’individualisme désigne ce phénomène de différenciation des individus qui se trouvent moins animés par une conscience collective. On l’assimile souvent à un repli sur la sphère privée mais elle reflète surtout l’autonomie croissante des individus vis-à-vis du groupe, par opposition à des logiques communautaires selon lesquelles les personnes sont liées par une forte conscience collective et une similarité des conditions de vie.

La montée de l’individualisme peut sembler menacer le lien social, car elle est souvent associée au repli sur soi et au désintérêt pour la vie collective (moindre engagement dans les associations, indifférence vis à vis des situations de pauvreté ou de misère, baisse de la participation politique...). Pourtant, l’individualisme peut aussi être pensé comme quelque chose de positif, condition de l’émancipation et de l’autonomie individuelle et de la force du lien social : chaque lien qui unit une personne à un groupe est peut-être plus fragile, mais chacun multiplie les groupes d’appartenance et donc les liens. C’est cette diversité qui permet à la fois la cohésion sociale et la liberté individuelle. Le fait que les individus ne soient plus enserrés dans des liens étroits avec un groupe n’est donc pas forcément synonyme de rupture du lien social. C’est la pluralité des liens qui unissent chacun à différents groupe qui assure à la fois la cohésion sociale et la liberté individuelle (celle de choisir son mode de vie, ses valeurs, etc.).

2) Une tendance qui fragilise le lien social ?

Dans une société fortement différenciée, la division sociale du travail peut être « trop » poussée et les individus peuvent s’éloigner les uns des autres. Pour Durkheim, la division du travail prend alors une forme pathologique (on retrouve encore le vocabulaire de la biologie dans son analyse). Dans ce cas, c’est la cohésion sociale elle-même qui est menacée. Par exemple, la montée de la solitude, notamment chez les plus démunis, montre que parfois, il est difficile de maintenir des liens, personnels (sociabilité) ou impersonnels, avec l’ensemble de la société.

Le risque, déjà souligné par Durkheim, est alors celui de la montée de l’anomie, c’est-à-dire de l’absence de normes claires pour guider l’action des individus. Révélateurs d’une situation d’anomie : un taux de suicide élevé, un taux de délinquance en hausse ainsi que l’augmentation des situations d’exclusion sociale (symbolisée par la figure du SDF vivant sous les ponts).

Vous trouverez ici le rapport de la Fondation de France sur les solitudes, qui permet d’illustrer un des aspects de la crise du lien social, c’est-à-dire l’absence de relations sociales et l’isolement dont souffre une partie de la population (près de 5 millions tout de même). Les graphiques suivant sont tirés de la synthèse de l’étude. Le rapport complet permet de comprendre les conséquences de la solitude pour un individu, et de voir en quoi il s’agit bien d’une rupture du lien social.

II – Des instances d’intégration en crise ?

Le processus d’intégration s’opère dans différents lieux : la famille, l’école, le travail... mais également par la mise en place de dispositifs précis comme la protection sociale. Il s’agit donc maintenant de se pencher sur ces instances d’intégration, et de s’interroger sur les évolutions récentes qu’elles ont connues. Or toutes ces instances d’intégration connaissent des transformations qui les fragilisent dans leur rôle intégrateur. Est-ce le lien social qui alors entièrement menacé ?

A. La famille

La famille est une instance de socialisation primordiale, primaire pour les enfants, mais aussi de socialisation secondaire pour le couple. Elle est un facteur important d’intégration sociale. Mais le visage de la famille a changé, et on parle même de crise de la famille. Est-ce que les transformations de la famille fragilisent son rôle intégrateur ?

1) Des changements affectent la famille...

Vous trouverez sur le site de l’INSEE de nombreuses publications consacrées aux transformations du couple et de la famille. Entre autres celle-ci, une page de tableaux et de graphiques pour faire le tour de la question.

La famille se désinstitutionnalise. En d’autres termes, elle est moins encadrée par des règles et des normes strictes, les relations familiales (notamment les règles d’alliance) sont plus souples. La famille est aujourd’hui plus souple, plus individualisée.

Ainsi, on constate une diminution du nombre de mariages depuis les années 1960, et un développement de l’union libre. On assiste en conséquence à une augmentation des naissances hors-mariage. Depuis 2007, il y a davantage d’enfants nés hors mariage que d’enfants nés de parents mariés. Depuis la mise en place du Pacte Civil de Solidarité (Pacs) en 1999, le succès de cette forme d’union (qui apparaît plus souple que le mariage) ne se dément pas. Le nombre d’unions (mariages + Pacs) augmente d’ailleurs depuis le début des années 2000.

On constate également une augmentation des divorces depuis les années 1970 (taux de divorce : 45,1 % en 2008).

Enfin, on assiste la multiplication des formes familiales, conséquence le plus souvent de la montée des divorces : familles monoparentales (8 % des ménages en 2009), familles recomposées (à peu près la même proportion des ménages).

Toutes ces transformations sont à mettre en relation avec la montée de l’individualisme : on peut penser qu’aujourd’hui, on est moins prêt à s’engager et à renoncer à une partie de sa liberté pour se conformer à une norme traditionnelle. Les relations de couple sont vécues et pensées comme plus fragiles, plus éphémères, et le mariage peut apparaître comme trop rigide.

Les relations familiales deviennent plus souples. Le modèle de famille basé sur la démocratie familiale se diffuse : chacun des membres de la famille acquiert une place plus importante, l’autorité est davantage négociée entre les parents et les enfants (le terme de puissance paternelle a ainsi disparu du droit français, remplacé par celui d’autorité parentale), le partage des tâches domestiques plus fréquent (preuve que les relations de couple ne sont plus aussi strictement encadrées par des normes correspondant aux rôles traditionnels et que les conjoints définissent eux-mêmes les normes auxquelles ils souhaitent se conformer)... La famille est désormais au service de l’épanouissement personnel de ses membres.

A cela, on peut ajouter une réduction de la taille des familles (puisque le nombre d’enfants par femme a diminué depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale) et une mobilité géographique qui amène à un éloignement plus grand des membres de la famille au sens large.

2) ... et semblent fragiliser son rôle intégrateur

La solidarité familiale peut se trouver réduite par la diminution de la taille et l’éloignement géographique consécutif à la mobilité. En cas de difficulté (par exemple financière ou morale), le soutien familial est donc moins intense et l’isolement plus grand. Cependant, l’allongement de l’espérance de vie a l’effet inverse : les ascendants sont plus nombreux, ce qui a tendance à accroître le nombre de personnes avec qui on entretient des liens familiaux. Idem pour les divorces et les recompositions familiales (les enfants ont souvent 3 ou 4 couples de grands-parents !).

Les liens familiaux sont plus fragiles. Du fait de sa désinstitutionalisation, les relations conjugales sont plus fragiles : les séparations sont plus nombreuses, et peuvent conduire à un isolement important. On peut donc penser que le lien social est moins fort, moins intense et que l’intégration par la famille se fait moins facilement. Par exemple, les familles monoparentales connaissent un risque d’exclusion plus important que les autres, du fait de la précarité de leur situation et de la faiblesse des revenus dont elles disposent. (du fait de la difficulté à concilier charges familiales et vie professionnelle, beaucoup de mères seules ne peuvent travailler, ou alors à temps partiel, ce qui limite fortement leur revenu et leur niveau de vie).

Enfin, le contrôle social exercé par la famille est moins fort. D’une part, le changement très rapide des normes et des valeurs rend plus difficile la transmission et le contrôle des enfants par leurs parents (il suffit de penser à la gestion des nouvelles technologies de la communication, Internet et autres smartphones). D’autre part, la tolérance est aujourd’hui beaucoup plus grande vis à vis des différences de normes et de valeurs entre enfants et parents. D’autant que l’autorité est moins bien acceptée, tant par les parents que par les enfants eux-mêmes. La notion d’épanouissement personnel est beaucoup plus forte. En fin de compte, c’est la transmission même de normes et de valeurs communes, au cœur de l’intégration, qui est plus difficile au sein de la famille.

3) Pourtant la famille continue de jouer un rôle essentiel dans l’intégration et la cohésion sociale

La famille reste une instance de socialisation primordiale. C’est au sein de la famille que s’effectue la socialisation primaire, et en particulier la structuration de la personnalité. Même si les média ou les groupes de pairs la concurrencent dans son rôle de transmission, il n’y a pas de remise en cause de son importance.

Par ailleurs, la famille continue de jouer un rôle essentiel en termes de solidarité et de sociabilité.

Les grand-parents jouent aujourd’hui un rôle important dans les solidarités intergénérationnelles. Grâce au système de retraite, ils ont le plus souvent un revenu régulier et relativement élevé par rapport aux générations précédentes. Ils sont aussi « jeunes » plus longtemps, grâce à l’augmentation de l’espérance de vie en bonne santé. De ce fait, ils fournissent des aides financières et en nature très nombreuses (garde d’enfants par exemple).

La famille peut aussi constituer un refuge pour de nombreux jeunes qui connaissent des difficultés d’insertion dans le monde du travail. Le départ du domicile familial se fait plus tardivement par exemple. Ou bien, à la suite de la perte d’un emploi, certains jeunes retournent temporairement chez leurs parents parce qu’ils ne peuvent pas assumer un loyer, en attendant de retrouver un emploi ...

En fin de compte, les transformations de la famille n’ont pas remis en cause son rôle central dans l’intégration. Elle est aujourd’hui plus souple, moins encadrée, et la transmission des normes et des valeurs est elle aussi davantage négociée. Mais les relations familiales sont essentielles. D’ailleurs, la famille est citée comme une des priorités par une majorité des Français.

Sondage Ipsos 2011, publié dans Le Figaro du 20.10.2011

B. Le travail, une instance fragilisée ?

Comme la famille, le travail est au cœur de l’intégration sociale. Et comme la famille, il a été affecté par d’importants changements, qui semblent fragiliser son rôle intégrateur.

1) Le travail au cœur de l’intégration

Pour Durkheim, le travail, ou plutôt sa division, est au cœur du lien social, car les membres de la société deviennent interdépendants.

Le travail est souvent réduit au seul apport de revenu. C’est une dimension importante de sa fonction intégratrice, dans la mesure où le revenu permet la participation à la société de consommation (pouvoir d’achat, accès au crédit), et donc l’intégration économique. Mais limiter le travail à cette simple dimension est bien trop réducteur. Le travail donne aussi et surtout un statut et une identité aux individus. Cette identité est fondée sur l’appartenance à un groupe socioprofessionnel, et à une communauté de travail. Le travail est aussi la source de nombreuses relations sociales, constituées des membres du collectif de travail auquel on appartient.

De plus, avec la construction progressive d’une société salariale au cours des Trente Glorieuses, le travail est ce qui permet d’accéder à la citoyenneté sociale, c’est-à-dire qui permet de bénéficier des droits et des devoirs qu’impliquent le système de protection sociale.

C’est pour toutes ces raisons que le travail est l’un des piliers de l’intégration sociale. Ainsi, historiquement, c’est par le travail que les immigrés se sont intégrés à la société française (les mineurs polonais du début du XXème siècle, ou les OS maghrébins dans les usines automobiles de la période fordiste).

Travailleurs immigrés sur une chaîne de montage aux usines Renault de Flins, 1975

Compte tenu de l’importance et de la centralité du travail dans l’intégration et le lien social, on est nécessairement amené à se demander quelles sont les conséquences de la montée du chômage de masse et de la précarité depuis les années 1980. Le travail joue-t-il toujours sont rôle d’intégrateur ?

2) Les transformations du travail et de l’emploi menacent son rôle intégrateur

Le travail et l’emploi connaissent de nombreuses mutations depuis les années 1980, et notamment une raréfaction des emplois au regard de la population active, qui se traduit par une montée du chômage, et ensuite une précarisation croissante des emplois, conséquence de la recherche de flexibilité par les entreprises.

Le chômage touche aujourd’hui un peu plus de 10 % de la population active. Un peu plus de 3 millions de personnes sont concernées (définition de l’ANPE : personnes sans emploi, inscrite sur les lites de Pôle Emploi, à la recherche d’un emploi, disponible pour travailler et n’ayant pas travailler plus de 48h dans le mois qui précède).

Un petit article pour comprendre les différentes façons de comptabiliser le nombre de chômeurs en France.

Le chômage de masse est apparu historiquement dans tous les pays développés avec la « crise » économique qui a suivi les chocs pétroliers de 1974 et 1979. Après une amélioration sensible des chiffres du chômage (diminution du taux de chômage et du nombre de chômeurs), la situation se dégrade à nouveau avec la crise économique mondiale qui éclate en 2008. Cependant, la réalité du chômage reste difficile à quantifier du fait de l’existence d’un « halo » du chômage (J. Freyssinet), c’est-à-dire d’un ensemble de situations floues qui sont étroitement liées au chômage mais qui n’apparaissent pas dans les mesures officielles (chômeurs découragés, chômage déguisé, sous-emploi).

Ce qui est notable, au-delà de l’augmentation très forte du chômage au cours des années 1980 et son maintien à un niveau élevé, c’est l’importance croissante du chômage de longue durée (plus d’un an). On assisté petit à petit à la constitution d’un « noyau dur » du chômage, très difficile à faire disparaître et qui touchait en décembre 2007 500 000 personnes.

Problème : le chômage de longue durée diminue l’employabilité des personnes, qui ont moins de chances de retrouver un emploi, en dehors de contrats aidés ciblés, c’est-à-dire en dehors des mesures relevant de la politique de l’emploi. Ce sont des personnes exclues du marché du travail. Comment expliquer cette perte d’employabilité qui transforme le chômage de longue durée en chômage d’exclusion ? D’une part par la perte de compétences techniques (savoir-faire, maîtrise de l’environnement technologique. Le progrès technique engendre une obsolescence des qualifications) et d’autre part par la perte de compétences sociales (horaires, concentration, capacité à obéir, à collaborer, ...)

Le chômage a de nombreuses conséquences pour les personnes qui sont touchées. Il y a bien sûr la perte de revenu : les allocations chômage sont moins importantes que le dernier salaire, et la durée d’indemnisation ne peut excéder 24 mois, et moins de la moitié des chômeurs sont indemnisés (soit qu’ils n’ont jamais cotisé, soit qu’ils ont dépassé la durée de leur indemnisation). Du coup, l’accès à la société de consommation est moins bon, surtout lorsque la période de chômage dure. On peut par exemple perdre rapidement son logement, faute de pouvoir supporter le loyer. Mais le chômage n’a pas que des répercussions économiques. Il s’accompagne souvent de ruptures familiales (les divorces sont plus fréquents dans les ménages où l’un des membres du couple est au chômage), perte de sociabilité (isolement social, perte des liens sociaux, les collègues de travail, certains amis ...), perte de l’estime de soi (sentiment d’échec, d’inutilité, dépression)...

Le chômage peut donc déboucher sur un processus d’exclusion sociale, qui marginalise l’individu, fragilise son intégration à la société. Il est donc clair que le chômage de masse, et particulièrement le chômage de longue durée sont des facteurs de risque pour le lien social et l’intégration.

La montée des emplois atypiques, conséquence du ralentissement de la croissance économique et de la recherche de flexibilité des entreprises est l’autre transformation majeure du travail ces dernières décennies. Dans les emplois atypiques, on recense deux grandes catégories : les emplois à durée limitée (CDD, intérim, travail saisonnier) et les emplois à temps partiel (qu’il soit choisi ou qu’il corresponde à du sous-emploi).

La précarité de l’emploi correspond à l’absence de garanties sur la durée de l’emploi dans le temps. Elle est donc liée au développement des emplois à durée limitée, mais elle est aussi la conséquence de l’augmentation des licenciements. Les emplois atypiques ne sont pas toujours précaires : c’est le cas de nombreux temps partiels, qui sont des CDI, et qui sont en majorité choisis.

Le développement de l’emploi atypique influe négativement sur la qualité du lien social.

L’identité professionnelle est moins valorisante, elle est plus difficile à construire (changement fréquent d’entreprise, de métier, voire de secteur d’activité). La reconnaissance sociale est moindre, ainsi que l’intégration dans le collectif de travail dans l’entreprise, car le salarié précaire n’est que de passage dans l’entreprise. D’autant plus qu’il peut apparaître comme une menace pour les salariés stables, dans la mesure où le salarié précaire n’est pas en position de force pour refuser d’accéder à une demande de sa hiérarchie (sous peine de ne pas voir son contrat renouvelé) : en cas de conflit entre les salariés et la direction de l’entreprise, les salariés précaires ne peuvent pas se ranger aux côtés des autres salariés en CDI.

De plus, les emplois précaires s’accompagnent de revenus faibles (alternance de périodes d’emplois et de chômage, donc de salaire et d’allocation chômage assez faibles vu que la durée de cotisation est courte). Les droits sociaux qui sont rattachés aux emplois précaires sont moins importants que pour les salariés « stables » : les précaires sont moins bien couverts par les conventions collectives par exemple.

Le risque est donc important de basculer dans la pauvreté. C’est le phénomène des « working poors », les « travailleurs pauvres », qui sont aujourd’hui près de 2 millions en France. La notion de pauvreté désigne la situation d’individus démunis de ressources essentielles dans une société donnée. On distingue la pauvreté absolue (impossibilité de satisfaire les besoins physiologiques fondamentaux) et la pauvreté relative (situation d’une personne ou d’un ménage dans le niveau est inférieur à 50 % du revenu médian). En 2010, on compte en France 4.8 millions de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté, soit un taux de pauvreté de 7,8 %. Si on retient le seuil européen de 60 % du revenu médian, on obtient un chiffre bien plus important de 8.6 millions de personnes, soit 14,1 % de le population (voir ici).

À terme, lorsque la perte d’emploi se cumule avec d’autres ruptures, notamment familiales (divorce, départ du domicile parental, décès d’un proche...), apparaît un risque de désaffiliation. Cette notion, développée par R. Castel, désigne le processus de fragilisation progressive des liens qui unissent une personne aux autres membres de la société : les relations sociales s’amenuisent, les formes de socialisation s’affaiblissent. Au terme de ce processus se trouve l’exclusion, qui désigne la rupture totale des liens sociaux : l’individu n’a alors plus de place dans la société, il est hors du travail mais aussi hors des réseaux de solidarité et de sociabilité. Pour S. Paugam, le processus à l’œuvre est un processus de disqualification sociale : non seulement les personnes ont perdu les relations (professionnelles mai aussi familiales ou amicales) qui les rattachaient aux autres, mais en plus, elles doivent subir un regard méprisant et négatif de la part du reste de la société (« l’assistanat »), et intériorisent ainsi une certaine forme d’infériorité, de honte. La pauvreté et la dépendance vis à vis des services sociaux (lorsqu’on a perdu son emploi) devient une sorte de stigmate qui marque profondément les identités individuelles et les rapports avec autrui, qui sont désormais marqués par une mise à distance des autres (afin de dissimuler son statut) et l’éloignement.

La montée des emplois précaires fragilise donc l’intégration par le travail et représente à ce titre une menace pour la solidité du lien social et la cohésion sociale.

Le travail apparaît donc fragilisé dans son rôle d’intégrateur. Il n’est cependant pas le seul lieu d’intégration. La cohésion sociale et l’intégration des individus passent par d’autres instances, qui connaissent elles aussi de profondes mutations.

C. L’école, une instance fragilisée ?

1) L’école au cœur de l’intégration

L’école joue un rôle essentiel dans la socialisation primaire, donc dans le processus d’intégration. Au cours du XXème siècle, on a assisté à l’allongement de la durée des études (Pour mémoire : 1882 : obligation scolaire jusqu’à 13 ans ; 1936 : jusqu’à 14 ans ; 1959 : jusqu’à 16 ans) et à un phénomène de massification scolaire : le poids de l’école s’est renforcé tout au long du XXème siècle.

Historiquement, l’école républicaine a participé à la construction de la Nation française. Elle a enraciné la République : elle impose le français contre les patois locaux, elle fait apprendre les symboles de la République, les grandes dates de l’histoire de France, elle transmet une « morale républicaine ». Elle contribue à la diffusion d’un "sentiment national".

Rappel : les lois Jules Ferry : 1881 : gratuité ; 1882 : obligation scolaire dans le primaire ; 1886 : laïcité.

L’école a donc permis la transmission d’une langue, de références historiques (les grandes dates de l’histoire de France, les grands hommes), géographiques (le nom des départements, des fleuves et des rivières, le territoire aux frontières perçues comme "naturelles"...) et culturelles communes (pensez aux "grandes œuvres" que vous étudiez, les pièces de théâtre, les poésies, les romans, les tableaux etc.), au-delà des appartenances sociales, religieuses, régionales. Elle a joué un rôle essentiel dans la construction de la citoyenneté française. Elle enracine profondément l’idée d’égalité (chaque enfant a la même valeur aux yeux de l’institution) ainsi que l’idée d’efforts et de mérite (ceux qui méritent réussissent et sont récompensés).

Par ailleurs, l’école prépare à l’insertion professionnelle, par la transmission de compétences, de savoir-faire, en bref, de capital humain. Les qualifications ainsi acquises sont validées par des diplômes, qui garantissent l’accès aux positions sociales correspondantes.

Enfin, l’école est le lieu où les enfants sont confrontés à la différence et à la mixité sociale. En cela, elle participe à créer du lien au-delà des appartenances sociales, ethniques ou religieuses, et permet de transmettre et de renforcer les règles du "vivre ensemble".

2) L’école de moins en moins légitime ?

La réussite de l’institution scolaire dans l’intégration culturelle, sociale et politique est incontestable, mais l’école reste mise en échec sur certains points, qui fragilise sa légitimité aux yeux de certaines parties de la société.

Une proportion non négligeable d’élèves, issus souvent des milieux les plus défavorisés, sont en échec scolaire, c’est-à-dire qu’ils se retrouvent sans maîtrise des apprentissages fondamentaux, dans des filières de relégation et sortent sans diplôme de l’école. La part des jeunes qui sortent du système éducatif initial sans diplôme professionnel ou sans diplôme général supérieur au brevet ne décroît plus ; elle reste à un niveau élevé (près d’un sortant sur cinq). Or la formation joue un rôle de plus en plus important pour éviter le chômage et les emplois précaires : les sortants sans qualification du système de formation initiale sont donc de plus en plus pénalisés.

Par ailleurs, le phénomène de massification scolaire auquel on a assisté (de plus en plus d’enfants scolarisés, de plus en plus longtemps) ne s’est pas accompagné d’une réelle démocratisation de l’école. Les parcours scolaires et la réussite scolaire restent différenciés en fonction de l’origine sociale : c’est ce qu’on appelle l’inégalité des chances à l’école. La sélection et les inégalités restent donc fortes, d’autant plus que les familles mettent en œuvre des stratégies scolaires, qui contribuent à renforcer les inégalités. D’autant que les stratégies des acteurs (parents, professeurs, administration) contribuent à renforcer la ségrégation à l’école : options rares, filières européennes, … permettent de « trier » le public accueilli et de limiter plus ou moins fortement la mixité sociale des classes. Ce qui freine l’intégration par l’école, puisque les populations sont regroupées dans des établissements au profil sociologique marqué. La suppression de la carte scolaire renforce ces tendances à la ségrégation.

Le développement d’un rapport utilitariste à l’école (efficacité, utilité des savoir transmis dans une perspective d’insertion sur le marché du travail) peut aller à l’encontre de la transmission d’une culture commune, car cela impose de faire des choix dans les savoir à transmettre. D’autant plus que la « culture » au sens savant du terme est par essence inutile (sur le plan économique).

En fin de compte, la légitimité de l’institution est aujourd’hui contestée. L’école est critiquée de toute part et elle joue moins son rôle d’intégration dans le sens où un certain nombre d’élèves rejettent le symbole de leur relégation, et parfois la culture scolaire dans son ensemble. Elle est de plus accusée de ne pas suffisamment préparer à l’entrée dans la vie active et de ne plus parvenir à la transmission des « savoir fondamentaux » ...

D. L’intégration par l’État

1) Etat-providence et solidarités

L’État est lui aussi, un élément constitutif du lien social. On attend de l’État providence qu’il favorise la cohésion sociale et contribue à faire exister le lien social. La police, l’école, la poste représentent des institutions de base qui participent à une vie sociale et à la transmission de règles collectives. L’État met aussi en œuvre des dépenses sociales, qui assurent à chacun un soutien en cas de difficultés (maladie, vieillesse, chômage...). La protection sociale peut-être envisagée comme à l’origine d’une véritable citoyenneté sociale, c’est-à-dire d’un ensemble de droits et de devoirs réciproques, qui unissent les membres de la société les uns aux autres.

Cependant, l’État-providence traverse une crise profonde, qui revêt une triple dimension.

La crise de l’Etat-providence est d’abord une crise d’efficacité. L’opacité des solidarités étatiques et le caractère essentiellement administratifs des liens institutionnels ne parviennent pas à freiner la montée de l’exclusion.

On assiste à une crise d’efficacité. Les politiques économiques sous contrainte extérieure ne permettent plus une progression régulière du pouvoir d’achat et de l’emploi, comme au cours des Trente Glorieuses. Le filet de la protection sociale est moins solide ; la pauvreté frappe de nouvelles catégories (les jeunes par exemple) ; le droit la sécurité dont est garant l’État est troublé par la délinquance urbaines et les incivilités.

Mais la crise de l’Etat-providence est aussi une crise financière : les dépenses augmentent rapidement (santé, emploi, retraites). Dans le même temps, le ralentissement de la croissance limite la progression des recettes, d’où un déséquilibre inquiétant et un décalage croissant entre la progression des dépenses de protection sociale et la diminution des recettes. Cette crise financière est symbolisée par un « effet de ciseau » : les recettes de la protection sociale augmentent moins vite que les dépenses. Le déficit devient structurel. Subissant de plein fouet les conséquences de la crise économique, la protection sociale se trouve dans une situation paradoxale : elle semble plus nécessaire que jamais pour maintenir la cohésion sociale dans un contexte de crise et de montée de la pauvreté, mais son coût et son efficacité font l’objet de critiques.

Tout ceci nourrit une remise en cause de la légitimité (c’est-à-dire la reconnaissance et l’acceptation par tous ) de l’État puisqu’il n’assure plus les solidarités demandées. Les exclus constatent qu’ils ne sont plus protégés ; les plus favorisés se sentent aptes à se passer des services de l’Etat-Providence ; les classes moyennes considèrent souvent que le coût fiscal excède les avantages retirés des services de l’État, qui ne les garantit plus contre les risques de l’avenir.

Cette crise de légitimité se manifeste par une remise en cause de la solidarité face à l’individualisme des sociétés contemporaines qui affaiblit les solidarités collectives : la réduction des inégalités ne semble pas être un objectif social et la prise en charge collective de l’État est de plus en plus en contradiction avec une demande d’individualisation croissante.

On assiste ainsi à une véritable remise en cause du « contrat social fordiste ».

2) État et citoyenneté politique

Les liens de chacun aux autres individus ne se tissent pas seulement au sein des groupes dits primaires, comme la famille, où prédominent des relations directes et fortement personnalisées avec un petit nombre de proches. Ils s’établissent aussi à travers l’appartenance commune à des collectifs plus vastes et plus abstraits, telle la nation démocratique qui institue une “communauté des citoyens”.

La citoyenneté est à la fois un ensemble de droits (civils, politiques, sociaux) dont bénéficient les individus disposant de la nationalité du pays, un ensemble de devoirs (payer les impôts, scolarité obligatoire…), et une participation à la vie publique collective (voter, adhérer à des associations…). La pratique de la citoyenneté engendre des comportements à visée collective, donc source de cohésion sociale.

Or de nombreux signes laissent à penser que la citoyenneté politique est aujourd’hui en crise.

Certaines pratiques citoyennes connaissent un recul. C’est le cas de la participation politique, en particulier chez les jeunes. Le monde associatif connaît en revanche un regain certain (ce qui amène à nuancer l’idée d’une crise du lien politique).

La citoyenneté moderne, en France, affirme que l’appartenance commune à une même entité nationale doit transcender toutes les formes d’appartenance particulières (familiales, régionales, religieuses…). Différents et inégaux, les individus concrets deviennent par la citoyenneté des êtres politiques identiquement libres et égaux.

La séparation entre la sphère religieuse et politique, qui marque le processus de laïcisation a été particulièrement conflictuel en France. Les passions autour de la laïcité n’ont d’ailleurs pas disparues aujourd’hui puisque la montée de certaines affirmations identitaires pose dans de nouveaux termes la question de la séparation entre vie privée et vie publique. Certains soulignent à cet égard l’intérêt du modèle d’intégration anglo-saxon autour du multiculturalisme ou du communautarisme.