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Par : mj
Publié : 13 avril 2015

1922-1924 : l’hyperinflation allemande

Pour approfondir le cours sur la monnaie et la création monétaire...

Denis CLERC Alternatives Economiques n° 114 - février 1994

Seuls les plus anciens s’en souviennent encore, puisque cela s’est passé il y a soixante-dix ans, mais l’hyperinflation qui frappa l’Allemagne de 1922 à 1924 a profondément marqué la mentalité collective et explique sans doute largement la hantise de l’inflation qui caractérise nos voisins d’Outre-Rhin.

L’hyperinflation qui a frappé l’Allemagne de 1922 à 1924 a profondément marqué les mentalités Outre-Rhin. Il faut reconnaître qu’il y a de quoi. Avant la guerre de 1914, le mark, comme la plupart des monnaies européennes, était convertible en or : le mark-papier et le mark-or étaient donc identiques et désignaient deux formes de la même monnaie. Avec la suspension de la libre convertibilité-or, le mark-papier perdit de sa valeur car, comme tous les pays belligérants, l’Etat allemand finança en partie la guerre par l’émission de monnaie, provoquant de ce fait une poussée inflationniste. C’est ainsi qu’au début de 1919, les prix avaient un peu plus que doublé par rapport à l’avant-guerre (en France, ils avaient quadruplé).

La fin de la guerre se traduit par une recrudescence de l’inflation : le niveau des prix est encore multiplié par cinq environ entre début 1919 et le milieu de 1921. Mais il n’y a là rien que de très normal, puisque l’Allemagne sort très appauvrie d’une guerre ruineuse pour tous les protagonistes : l’appareil de production ne parvient pas à satisfaire toute la demande qui s’exprime, gonflée de l’épargne forcée des temps de guerre. L’hyperinflation ne commence qu’en août 1921 : les prix doublent au cours des cinq derniers mois de l’année. Puis ils triplent au cours des sept mois suivants.

Ce n’était pourtant qu’un apéritif : entre août 1922 et décembre de la même année, multiplication par six. Puis par… un milliard de décembre 1922 à décembre 1923. La hausse est si forte et si rapide au cours des derniers mois que la Reichsbank - la Banque centrale - ne parvient plus à imprimer de nouveaux billets : elle en est réduite à surcharger ceux qui existent. Les prêts sont alors libellés en livres de seigle ou en kilos de charbon. Le prix du kilo de pain varie d’une heure à l’autre et dépasse, en décembre 1922, cent milliards de marks. On ne compte plus les billets de banque : pour payer, on les pèse. Autant dire que la monnaie officielle n’existe plus.

Des monnaies privées font d’ailleurs leur apparition, autorisée par une loi de juillet 1922. Les Chambres de commerce locales, certaines villes, voire certains gros commerçants ou certaines entreprises se mettent alors à émettre leur propre monnaie. Il s’en suit une anarchie monétaire qui, loin de résoudre le problème, contribue à l’aggraver, car ces monnaies n’ont qu’une validité fort limitée et contribuent donc à morceler le pays " en îlots monétaires isolés " (1). L’économie allemande se paralyse donc peu à peu, le chômage grimpe, les paysans refusent d’approvisionner les villes, craignant d’être payés en monnaie de singe. Bref, après la ruine par la guerre, c’est la ruine par l’effondrement monétaire.

Les choses paraissent simples. L’Etat allemand est endetté jusqu’au cou et le traité de Versailles lui impose, de surcroît, de payer de très lourdes réparations de guerre. Keynes, qui avait fait partie de la Commission chargée d’évaluer les dommages de guerre, en avait démissionné et avait publié un livre (2) - qui se vendit à plus de 150000 exemplaires - pour dénoncer les prétentions exorbitantes des Alliés. Vouloir faire payer l’Allemagne, écrivait-il en substance, c’est la condamner à la ruine et au chômage à perpétuité. Il avait raison sur le fond, la suite de l’Histoire l’a montré. Mais, en l’occurrence, peut-on imputer à cette écrasante dette de guerre la responsabilité de l’hyperinflation ?

Curieusement, keynésiens et monétaristes convergent pour l’affirmer. Les premiers en soulignant que ces prélèvements au profit de l’extérieur ont réduit à la fois la demande intérieure et l’offre (faute de profits suffisants pour financer l’investissement). Ils ont donc provoqué une récession structurelle que l’émission de monnaie s’est révélée incapable d’enrayer : fouetter une rossinante ne la fait pas avancer plus vite et contribue à l’affaiblir un peu plus. Quant aux monétaristes, ils soulignent évidemment l’origine monétaire de l’inflation : émettre de la monnaie, c’est jouer avec le feu et déclencher des anticipations de hausse ultérieure des prix, si bien que l’inflation ne peut qu’aller en s’accélérant.

Avec le recul aucune de ces deux grilles de lecture ne paraît pourtant satisfaisante. Certes, le prélèvement extérieur était insupportable, mais l’Allemagne ne le paya que très partiellement. Dès 1921, les retards s’accumulent et les Alliés imposent, par l’Ultimatum de Londres, un calendrier de règlements (des réparations pour un total de 132 milliards de marks-or, payables par une annuité de 2 milliards de marks-or et une taxe de 26% sur les exportations). Un calendrier que ne peut respecter le gouvernement allemand. Sur les 132 milliards dus, seuls 8 milliards sont effectivement payés avant la fin 1922, dont moins de 2 en devises (le reste par prélèvements en nature). Ce n’est qu’après l’hyperinflation, à partir de 1925, que l’Allemagne reprend ses règlements.

Quant aux monétaristes, ils se trompent en attribuant l’inflation exclusivement à la création de monnaie. Certes, celle-ci fut considérable, mais la hausse des prix se calque non pas sur l’émission de monnaie, mais sur la dépréciation du change. Et celle-ci (on l’a encore vu en juillet dernier, à propos du franc) est essentiellement provoquée par des phénomènes spéculatifs, dont le propre est d’être mimétiques. En clair, lorsque le taux de change de la monnaie nationale baisse sous l’effet de mouvements spéculatifs, chacun se dépêche d’acheter des devises avant que leur cours ne monte trop, ce qui a pour effet d’amplifier le phénomène de baisse. La dépréciation devient autovalidante : aucun mécanisme de rappel n’existe et la monnaie peut alors s’enfoncer sans limite. C’est très précisément ce qui s’est passé : devant une monnaie fondante, les opérateurs ont fixé leurs prix en référence au dollar et traduit ces prix en marks en fonction du taux de change constaté sur les marchés. C’est donc moins l’émission de monnaie que la perte d’ancrage international qui a provoqué l’emballement des prix.

Mais pourquoi, alors, cette perte d’ancrage et cette défiance vis-à-vis du mark ? Tout simplement parce que, face à l’endettement public - intérieur et international -, les classes sociales dominantes refusèrent de payer. En 1919, il avait été instauré un prélèvement sur la fortune afin de payer les dettes de guerre. Il fut supprimé en 1922, alors même que les dépenses publiques atteignaient plus du double des recettes. L’Etat, en fait, capitulait : perdant toute crédibilité fiscale, il perdait, du même coup, sa crédibilité monétaire. Il se révélait incapable d’imposer une monnaie qui repose toujours sur une confiance et sur l’acceptation d’un pouvoir jugé légitime. La Reichsbank, en acceptant de financer le déficit abyssal ainsi créé, annonçait clairement qu’elle renonçait à être la gardienne de la monnaie. Les détenteurs de capitaux en tirèrent vite les conséquences, déclenchant la crise du change puis la hausse des prix intérieurs. Au fond, l’hyperinflation allemande est le fruit d’une crise sociale et politique.

La façon dont elle prit fin l’illustre à merveille. En octobre 1923, une banque privée, la Rentenbank (littéralement, la Banque des rentes) fut créée, avec pouvoir d’émission d’une nouvelle monnaie privée, le rentenmark. Cette monnaie avait une particularité : elle pouvait être changée à tout moment contre des titres de rente à 5% d’intérêt exprimés en marks-or. La garantie de la rente était une fraction du patrimoine productif, que l’État promettait de nationaliser en cas de besoin. C’était donc une nouvelle version des assignats de la Révolution française, dont l’émission avait été gagée sur les "biens nationaux" confisqués aux nobles et au clergé.

La garantie en question était évidemment fictive : si les rentenmark émis avaient tous été changés contre des titres de rente, le montant des intérêts que l’État allemand aurait dû payer était insupportable. Mais les rentenmarks reposaient sur une garantie publique de type fiscal . C’était donc un signe que l’État était prêt à faire payer. Les classes dirigeantes auraient pu s’en inquiéter, mais la suppression de la journée de huit heures et l’adoption d’un programme économique fortement inspiré par le patronat allemand contribuèrent à la rassurer. En outre, la banque émettrice était privée : elle refusa un prêt à l’État. L’impossibilité de financer le déficit public par la voie monétaire impliquait donc la suppression de ce déficit très rapidement. Enfin, le rattachement indirect à l’or rétablissait un ancrage stable : le rentenmark, égal à un mark-or, valait 1000 milliards de marks-papier. L’État retrouvait sa souveraineté monétaire.

Du jour au lendemain, l’inflation cessa. Du fait de l’énorme dévaluation ainsi opérée (un "nouveau mark" pour 1000 milliards d’anciens), les dettes intérieures furent effacées : le service des emprunts de guerre et d’avant-guerre, notent Michel Aglietta et André Orléan, fut ramené à un tiers de pfennig (le pfennig est le centième de l’unité monétaire). Monnaie privée, le rentenmark ne pouvait cependant être reconnu internationalement, bien qu’il eût remplacé, de fait, le mark. C’est pourquoi, en août 1924, une nouvelle monnaie fut créée, le reichsmark, qui se substitua au rentenmark, la Reichsbank absorbant la Rentenbank. Mais la Banque centrale fut soumise à un organisme de contrôle international, pour vérifier que, à l’avenir, elle veillerait à bien payer les dettes internationales de l’État. La crise monétaire était réglée. Épargnants et salariés supportaient l’essentiel du coût de la guerre et des réparations. La République de Weimar y perdit une partie de sa légitimité : huit ans plus tard, incapable d’empêcher le pays de s’enfoncer dans la crise, elle disparaissait corps et biens.

Denis CLERC
Alternatives Economiques n° 114 - février 1994

Notes

(1) L’expression est tirée du livre de Michel Aglietta et André Orléan, " Violence de la monnaie ", éd. PUF, 1982, dans lequel un chapitre est consacré à l’hyperinflation allemande. Bon nombre des informations et des analyses de cet article sont puisées dans ce chapitre.

(2) " The economic consequences of the peace ". Ce livre, publié chez Mac Millan à Londres en 1920, n’a pas été traduit en français.