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Par : mj
Publié : 16 septembre 2014

Bonne et mauvaise inégalités

Publié par Michael Spence dans Project Syndicate, ici

MILAN – La hausse des inégalités de revenus et de richesse dans de nombreux pays à travers le monde est une tendance de long terme, en place depuis au moins trois décennies. Mais l’attention qui lui est consacrée a considérablement augmenté depuis la crise financière de 2008 : lorsque la croissance est faible, l’augmentation des inégalités frappe plus fort.

La « vieille » théorie à propos de l’inégalité suppose que la redistribution par le biais du système fiscal affaiblit les incitations et compromet la croissance économique. Cependant, la relation entre inégalité et croissance est beaucoup plus complexe et multidimensionnelle que ce simple compromis ne suggère. L’existence de nombreux canaux d’influence et mécanismes de rétroaction fait qu’il est difficile de tirer des conclusions définitives.

Par exemple, les États-Unis et la Chine sont aujourd’hui les principales économies mondiales qui présentent la plus forte croissance. Les deux pays connaissent l’un comme l’autre des niveaux d’inégalité de revenus élevés et en augmentation. Bien que l’on ne doive pas en conclure que croissance et inégalité sont sans rapport ou corrélées positivement, l’affirmation sans réserve qui prétend que l’inégalité est néfaste pour la croissance ne concorde pas vraiment avec les faits.

En outre, à l’échelle mondiale, l’inégalité a diminué avec la croissance des pays en développement – même si elle est en augmentation au sein de nombreux pays développés et en développement. Cela peut sembler contre-intuitif, mais est en fait logique. La tendance dominante dans l’économie mondiale est le processus de convergence qui a commencé après la Seconde Guerre mondiale. Une part importante des 85% de la population mondiale vivant dans les pays en développement a connu une croissance réelle rapide et soutenue pour la première fois. Cette tendance mondiale domine la hausse des inégalités intérieures.

Néanmoins, l’expérience d’un large éventail de pays suggère que des niveaux élevés et croissants d’inégalité, en particulier l’inégalité des opportunités, peuvent effectivement être préjudiciables à la croissance. Une des raisons est que l’inégalité sape le consensus politique et social autour de stratégies et de politiques axées sur la croissance. Elle peut conduire à une impasse, des conflits, ou de mauvais choix politiques. L’évidence empirique confirme le point de vue que l’exclusion systématique de sous-groupes sur base arbitraire (par exemple, l’origine ethnique, la race ou la religion) est particulièrement préjudiciable à cet égard.

La mobilité intergénérationnelle est un indicateur clé de l’égalité des opportunités. La hausse des inégalités de résultats ne conduit pas nécessairement à une réduction de la mobilité intergénérationnelle. Cela dépend de si les instruments importants qui soutiennent l’égalité des chances, principalement l’éducation et les soins de santé, sont accessibles à tous. Par exemple, si les systèmes d’éducation publics commencent à être déficients, ils sont souvent remplacés à l’extrémité supérieure de la distribution des revenus par un système privé, avec des conséquences néfastes pour la mobilité intergénérationnelle.

Il existe d’autres liens entre inégalité et croissance. Des niveaux élevés d’inégalité de revenus et de richesse (comme prévaut dans une grande partie de l’Amérique du Sud et certaines parties de l’Afrique) conduisent et renforcent souvent les phénomènes d’influence politique inégale. Au lieu de chercher à générer des modèles inclusifs de croissance, les décideurs cherchent dans ce cas à protéger la richesse et les avantages de rentes des riches. En général, cela signifie moins d’ouverture aux flux commerciaux et d’investissement, car ces derniers conduisent à une concurrence extérieure indésirable.

Cela donne à penser que toutes les inégalités (de résultats) ne doivent pas être considérées de la même manière. Les inégalités fondées sur la recherche réussie de rentes et sur un accès privilégié aux ressources et aux opportunités de marché est hautement toxique pour la cohésion et la stabilité sociales – et par conséquent pour les politiques en faveur de la croissance. Dans un environnement globalement méritocratique, les résultats basés sur la créativité, l’innovation, ou le talent extraordinaire sont généralement considérés avec bienveillance et soupçonnés d’avoir des effets beaucoup moins néfastes.

C’est une des raisons pour laquelle la campagne « anti-corruption » actuelle de la Chine, par exemple, est si importante. Il ne s’agit pas tant de l’inégalité de revenus relativement élevée de la Chine, mais des tensions sociales créées par l’accès privilégié aux marchés et transactions pour les initiés, qui menacent la légitimité du Parti communiste chinois et l’efficacité de sa gouvernance.

Aux États-Unis, il est difficile à dire quelle est la proportion de la hausse de l’inégalité de revenus au cours des trois dernières décennies qui reflète l’évolution technologique et la mondialisation (tous deux favorisant ceux qui ont des niveaux d’éducation et de compétences plus élevés), et quelle est la proportion qui reflète au contraire un accès privilégié au processus d’élaboration des politiques. Cette question qui fait débat est importante à se poser pour deux raisons. Tout d’abord, les réponses politiques sont différentes ; deuxièmement, les effets sur la cohésion sociale et la crédibilité du contrat social sont également différents.

La croissance rapide aide. Dans un environnement en forte croissance, dès lors que les revenus augmentent pour presque tout le monde, les gens acceptent une augmentation de l’inégalité jusqu’à un certain point, surtout si elle se produit dans un contexte qui est sensiblement méritocratique. Mais quand la croissance est faible (ou, pire, négative), l’augmentation rapide des inégalités signifie que beaucoup de gens ne connaissent aucune croissance de leurs revenus ou sont en train de perdre du terrain en termes absolus comme relatifs.

Les conséquences d’une hausse des inégalités de revenu peut tenter les décideurs sur un chemin dangereux : l’utilisation de la dette, parfois combinée avec une bulle des actifs, pour soutenir la consommation. C’est sans doute ce qui s’est produit dans les années 1920, avant la Grande Dépression ; c’est en tout cas certainement ce qui s’est produit aux États-Unis (ainsi qu’en Espagne et au Royaume-Uni) au cours de la décennie qui a précédé la crise de 2008.

Une variante, telle que vue en Europe, est le recours à l’emprunt du gouvernement pour combler le manque de demande et d’emploi créé par la demande privée intérieure et extérieure déficiente. Dans la mesure où cette dernière est associée à des problèmes de productivité et de compétitivité, et aggravée par la monnaie commune, il s’agit d’une réponse politique inappropriée.

Des préoccupations similaires ont été soulevées au sujet de l’augmentation rapide des ratios d’endettement en Chine. Peut-être la dette semble-t-elle la voie de moindre résistance pour faire face aux effets de l’inégalité ou de la croissance lente. Mais tous les moyens ne sont pas désirables pour faire face à la montée des inégalités. L’endettement est l’un des pires.

Alors, où en sommes-nous ? Pour moi, les questions hautement prioritaires sont assez claires. À court terme, la priorité est le soutien du revenu des personnes pauvres et sans emploi, qui sont les victimes immédiates des crises et des déséquilibres et problèmes structurels sous-jacents, qui prennent du temps à solutionner. Ensuite, en particulier avec l’augmentation des inégalités de revenus, l’accès universel à des services publics de qualité, notamment l’éducation, est crucial.

L’inclusion est facteur de cohésion sociale et politique – et donc de la croissance qui est tellement nécessaire pour aider à atténuer les effets de la montée des inégalités. Les économies peuvent tomber en deçà de leur potentiel de croissance de plusieurs façons, mais le sous-investissement, notamment dans le secteur public, est l’un des plus puissants et communs.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont