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Par : mj
Publié : 25 mai 2014

La stratification sociale : les classes sociales ont-elles disparu ?

Toute société est organisée en groupes sociaux plus ou moins hiérarchisés. Appartenir à tel ou tel groupe dans une société n’est pas neutre. Les groupes sont porteurs d’identité pour les individus qu’ils intègrent. Ils distribuent des rôles et des statuts, ainsi que des richesses : prestige, places, biens matériels. C’est ce qu’on appelle la stratification sociale.

La stratification sociale désigne l’ensemble des systèmes de différenciation sociale basés sur l’inégale distribution des ressources et des positions sociales. C’est un phénomène universel, dans la mesure où elle est présente, sous des formes diverses, dans toutes les sociétés. Il y a toujours distribution inégale des biens, des pouvoirs, du prestige, et ces inégalités permettent de hiérarchiser les individus et les groupes sociaux. La stratification peut être fondée sur des critères variés : l’âge, le sexe, le revenu, le prestige, le degré de pureté dans le cas des castes …

La France de l’Ancien Régime était organisée en trois ordres clairement séparés et interdépendants (oratores/laboratores/bellatores). La Révolution Française de 1789 fait disparaître cette stratification sociale, et, avec le développement de l’industrie au cours du XIXème siècle (Révolution Industrielle), apparaît une société de classes. Au sens large, une classe peut se définir comme un groupe social de grande dimension dont les membres, même s’ils ne se connaissent pas personnellement, partagent des conditions de vie communes et des aspirations voisines. Les classes sociales, contrairement aux anciens ordres, ne sont pas des catégories établies par le droit : ce sont des groupes de fait.

À mesure que s’élabore la société industrielle, les sociologues cherchent à comprendre la logique de la stratification sociale. Karl Marx est un des premiers à essayer de décrire et d’expliquer les rapports qu’entretiennent les groupes sociaux les uns avec les autres. Son analyse est décisive. Weber développe à sa suite une autre analyse qui s’oppose, du moins partiellement, à la vision marxienne.

Mais la société française a beaucoup évolué depuis le XIXème siècle : il est donc nécessaire de se demander si les concepts forgés pour décrire la société industrielle sont toujours pertinents aujourd’hui pour comprendre l’organisation de nos sociétés post-industrielles. Les Trente Glorieuses ont en effet conduit à un processus de moyennisation qui semble rendre moins opératoire le concept de classes sociales tel que Marx le définissait. Par ailleurs, on constate que de nombreux autres critères de différenciation sociale prennent aujourd’hui de l’importance : l’âge, le sexe, l’origine ethnique... Ces nouvelles différenciations contribuent à brouiller les frontières de classe. Pour autant, les rapports entre les groupes sociaux restent largement marqués par des logiques de domination et le concept de classe sociale n’a pas perdu totalement son utilité.

I – Les théories traditionnelles de la stratification sociale

A. La structure sociale chez Marx : des classes sociales en lutte

1) Mode de production, rapports sociaux de production : la structure sociale est déterminée par l’infrastructure économique

Selon Marx, toute société est structurée en classes sociales qui entretiennent entre elles un rapport de domination. Pour lui, trois éléments permettent de définir une classe sociale :

la situation objective dans les rapports de production et les conditions matérielles d’existence, le sentiment subjectif d’appartenir à un groupe ayant des intérêts communs (conscience de classe) et la désignation d’un ennemi de classe (ie d’une classe aux intérêts antagonistes) contre lequel organiser la lutte politique.

Il distingue donc la classe en soi (la place dans les rapports de production) et la classe pour soi (= conscience de classe et lutte des classes).

Pour Marx, ce sont les « forces productives » qui déterminent les rapports sociaux. Par « forces productives », il faut entendre les facteurs de production (capital, travail, terre) et la façon dont ils sont combinés (qui dépend de l’état de la science et de la technique). « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel », écrit Marx dans Misère de la philosophie (1847). Cela signifie que ce sont les bouleversements dans les forces productives (ici le progrès technique permettant le passage du moulin à bras au moulin à vapeur) qui entraînent un changement profond dans l’organisation de la structure sociale (de la société médiévale marquée par le pouvoir de la noblesse à la société industrialisée dominée par les capitalistes).

Cependant, pour qu’un groupe d’individus constitue une classe sociale, il ne suffit pas que ces individus soient dans une situation socioéconomique semblable ; encore faut-il qu’ils aient le sentiment subjectif d’appartenir à une communauté ayant des intérêts communs. Or l’apparition d’une conscience de classe n’est pas systématique, comme le prouve le cas de la paysannerie parcellaire française du XIXème siècle. Les paysans ne forment pas une « classe pour soi ». Le seul critère économique ne suffit donc pas à définir une classe sociale.

Enfin, une classe ne peut se définir et se comprendre que dans le conflit avec les autres classes. La prise de conscience commune débouche sur la lutte, et parallèlement, l’action collective contribue à renforcer le sentiment d’appartenance. La conception des classes chez Marx est une conception relationnelle : les classes n’existent que les unes par rapport aux autres, au travers de leurs relations antagonistes, conflictuelles.

2) Prolétaires et bourgeois dans la société capitaliste : une tendance à la bipolarisation

Dans le système capitaliste, le conflit central oppose la bourgeoisie et le prolétariat. Ces deux grands classes ont des intérêts contradictoires, notamment en ce qui concerne le partage de la valeur ajoutée dans l’entreprise.

La bourgeoisie est détentrice des moyens de production (machines, terres, bâtiments) et elle exploite les travailleurs en accaparant le produit de leur travail. Le prolétariat regroupe l’ensemble des personnes qui ne détiennent que leur seule force de travail et qui sont exploités et dominés. Les prolétaires sont réduits à vendre leur force de travail contre un salaire qui n’assure que leur « reproduction » (c’est à dire leur survie matérielle).

Attention cependant, Marx distingue un plus grand nombre de classes sociales. Lorsqu’il analyse la société française, il distingue 7 classes différentes : (aristocratie financière, bourgeoisie industrielle, grands propriétaires fonciers, petite bourgeoisie de l’échoppe et de la boutique, classe ouvrière des salariés de l’industrie, Lumpenproletariat, paysans). L’opposition entre capital et travail est celui qui est central du point de vue théorique dans une société capitaliste, c’est aussi cette opposition qui tend à « absorber » les autres conflits de classe. La particularité du système capitaliste est de conduire à une simplification de la structure sociale, qui se réduirait progressivement à l’opposition entre les deux grandes classes que sont la bourgeoisie et le prolétariat. Il y a une bi-polarisation progressive des conflits.

3) Un rapport d’exploitation et de domination qui dépasse la seule sphère économique

Pour Marx, les rapports de production désignent les relations sociales qui s’établissent entre les classes sociales au cours de l’activité de production. On voit donc clairement que les rapports sociaux et la structure sociale sont déterminés dans la sphère économique. Mais pour définir les classes et comprendre les rapports qu’elles entretiennent, Marx fait appel à des éléments extra-économiques. Les rapports de production entre bourgeoisie et prolétariat sont des rapports de domination et d’exploitation.

  • Un rapport d’exploitation : car les ouvriers se voient dépossédés d’une partie du fruit de leur travail et de leurs moyens de production. L’exploitation consiste à extraire de la plus-value. Pour Marx, ce qui fonde l’originalité de l’exploitation capitaliste, c’est l’existence d’un contrat de travail légal que le prolétaire à la liberté d’accepter ou non. Mais sa situation misérable et l’existence de chômage sur le marché du travail font que cette liberté n’est qu’une liberté de principe. La notion d’exploitation est précise. Pour Marx, les capitalistes achètent la force de travail des prolétaires en échange d’un salaire qu’il qualifie de « salaire de subsistance », c’est-à-dire d’un salaire qui assure l’entretien et la reproduction de la force de travail (la survie des ouvriers). Or, la valeur de la quantité de travail fournie par les ouvriers en une journée est supérieure à la valeur de la quantité de travail nécessaire au paiement des salaires. En d’autres termes, en une journée de travail, les prolétaires produisent davantage de valeur (de richesse) que ce qui est nécessaire pour assurer leur subsistance (qui correspond à leur salaire). Marx appelle plus-value la différence entre la valeur créée par le travail de l’ouvrier et la valeur du salaire de subsistance. C’est cette plus-value que les capitalistes s’approprient, et c’est là que réside l’exploitation de la classe ouvrière. Elle est dépossédée d’une partie de la richesse qu’elle crée.
  • Un rapport de domination : la domination est perceptible au niveau économique (les patrons ont le pouvoir de décision), mais également au niveau social (les goûts sont des goûts bourgeois et le mode de vie bourgeois est considéré comme supérieur), au niveau idéologique (le libéralisme économique et le conservatisme social dominent la pensée) et au niveau politique (les partis au pouvoir défendent les intérêts de la classe dominante et l’État est un État bourgeois).

B. Les trois ordres chez Weber : une analyse pluri-dimensionnelle de la société

1) L’ordre économique et les classes / L’ordre social et les groupes de statut / L’ordre politique et les partis

Ordre économique
= mode selon lequel les biens et les services sont distribués
Ordre social
= mode selon lequel le prestige ou l’« honneur social » se distribue dans une communauté
Ordre politique
= mode selon lequel se conquiert le pouvoir dans une société
Nom du groupe Classe Groupe de statut Parti
Modalités d’appartenance au groupe social Partage d’une même situation économique (même probabilité de s’approprier ou non des biens d’un certain type par le biais d’échanges marchands) Partage d’une même évaluation positive ou négative de leur dignité sociale. Le prestige peut être lié à la naissance, la profession, au niveau d’instruction.
Propriétés du groupe Les membres d’une classe ne constituent pas nécessairement une communauté.
Ils peuvent parfois mener des actions collectives, lorsqu’ils ont le sentiment d’être des acteurs liés les uns aux autres, mais cela n’a rien d’automatique
Les groupes de statut sont toujours des communautés, c’est-à-dire un groupe qui a une conscience commune d’appartenance du fait de valeurs partagées.
Chaque groupe de statut se distingue par un style de vie et de consommation partiulier (éducation, goûts culturels, style vestimentaire...)
Organisations qui mobilisent des soutiens, en vue de conquérir et d’exercer le pouvoir
Les partis se structurent pour porter les intérêts d’une classe ou d’un groupe de statut vers la conquête du pouvoir

Dans l’ordre économique, la différenciation s’opère en fonction d’une situation de marché, c’est-à-dire les « chances d’accéder aux biens » des individus. Les individus sont rassemblés selon le type de possessions dont ils disposent, avec une distinction entre ceux qui tirent des revenus d’un patrimoine (rentiers, entrepreneurs) et ceux qui mettent en œuvre les moyens de production (en haut les marchands, en bas les ouvriers). Weber distingue 4 classes : ouvriers, petite bourgeoisie (petits artisans et commerçants), intellectuels et techniciens sans possessions, classe possédante. Dans les sociétés industrielles, la dimension économique tend à prendre de plus en plus d’importance dans la définition de la position sociale des individus.

L’un des apports essentiels de Weber est l’analyse des groupes de statut. Il s’agit de montrer que la société est structurée par d’autres éléments que le marché, ici le prestige ou honneur social, « privilège positif ou négatif de considération sociale, revendiqué de façon efficace ». Il est lié au style de vie, à la naissance, à l’instruction, donc à une distinction symbolique. Il est à la fois lié à des éléments objectifs et à une réalité intersubjective, puisqu’il est revendiqué auprès des autres strates.

2) Trois ordres distincts, mais profondément liés

Contrairement à Marx, Weber pense que la domination économique n’entraîne pas nécessairement une domination politique et sociale. Un individu peut occuper des positions différentes au sein de ces trois systèmes de stratification. Ainsi, un artiste peut-il grâce à ses œuvres se voir reconnaître un prestige important, sans pour autant détenir de véritable pouvoir économique et politique. De même, un ouvrier syndicaliste militant peut se trouver à un rang économique subalterne au sein de l’entreprise, alors qu’il y exerce un pouvoir politique non négligeable. Les trois dimensions demeurent néanmoins connectées : l’ordre politique est ainsi fréquemment lié aux deux autres ordres, les membres de l’élite économique sont souvent au sommet de l’échelle politique et statutaire. De même, les groupes statutaires mettent en œuvre une distinction qui participe à un processus global de domination, y compris économique.

C. Bourdieu et l’analyse de l’espace social : des rapports de domination

1) Les différents types de capitaux : une hiérarchie sociale multidimensionnelle

Pour Pierre Bourdieu la position sociale est définie par le volume et la structure du capital global dont disposent les individus. Au-delà d’une dimension économique, empruntée à Marx (le capital économique), Bourdieu accorde une grande importance au capital culturel (certifié notamment par les titres scolaires, mais également lié aux dispositions corporelles et à la familiarité vis-à-vis des biens culturels), au capital social (réseau de relations), ainsi qu’au capital symbolique qui renvoie à la considération que confère la possession des trois autres formes de capital.

La hiérarchie sociale découle de la distribution inégale de ces différents capitaux avec une dimension quantitative : les agents fortement dotés constituent les classes dominantes ; mais aussi qualitative : selon la composition du volume global de capital la position des individus varie. Il définit ainsi trois classes liées à la possession de ces capitaux et à des habitus et styles de vie spécifiques. C’est donc une approche multidimensionnelle de la classe qui est développée.

2) Les styles de vie à la base de la distinction sociale

Le style de vie est une notion sociologique qui désigne la manière dont les individus « pratiquent » leur consommation, en associant aux biens consommés des manières d’être.

Pour Bourdieu, les styles de vie des individus sont le reflet de leur position sociale. Ainsi, Bourdieu s’efforce de faire apparaître une forte corrélation entre les manières de vivre, sentir et agir des individus, leurs goûts et leurs dégoûts en particulier, et la place qu’ils occupent dans les hiérarchies sociales. L’habitus est une des médiations fondamentales de cette corrélation. Les individus, en vivant un certain type de vie sociale, acquièrent également des dispositions culturelles spécifiques. Ainsi, les ouvriers , condamnés à une vie où la nécessité économique domine, ont une vision fonctionnelle de la nourriture, qui doit être avant tout nourrissante, ou de l’art, qui ne peut être que réaliste. Ils conçoivent de même leur corps comme un instrument qu’il faut affermir et attendent ainsi de la pratique du sport plus de force physique.

Mais les styles de vies sont également des moyens de se distinguer. Ils sont donc aussi produit par des stratégie de distinction mises en œuvre par les classes dominantes. Les styles de vie se modifient donc perpétuellement, à mesure que les dominants produisent de nouvelles pratiques distinctives pour remplacer celles qui ont été copiées par les autres catégories sociales.

La distinction désigne au sens courant le caractère de ce qui est distingué. Être distingué veut dire dans le sens le plus neutre être remarqué, être différencié. Dans un sens un peu plus fort, il signifie se placer au-dessus des autres (ou être placé au-dessus : on reçoit une distinction pour son mérite, sa valeur, son courage...). Mais ce terme renvoie également à l’élégance, la délicatesse, aux bonnes manières. En termes sociologiques, la distinction suppose alors la maîtrise de certains codes culturels propres à une élite sociale (bienséance, bonnes manières, codes vestimentaires, langage...). Être distingué est donc une manière de se placer au-dessus des autres.

Pour Bourdieu, la distinction est cette stratégie mise en place (de manière plus ou moins consciente) par les catégories dominantes pour se différencier des autres groupes sociaux, pour les mettre à l’écart. Cette stratégie passe par un certain nombre de pratiques visibles et identifiables (choix des prénoms, pratiques sportives ou culturelles, lieu de villégiature, choix d’un quartier ou d’une ville...). Elle passe également (et surtout) par la transmission d’un habitus de classe, la transmission de pratiques, de codes culturels pour favoriser l’entre-soi et la séparation d’avec les autres groupes.

3) Des rapports de domination

Entre ces classes le conflit n’est pas une nécessité mais il existe bien des rapports de domination et des luttes, notamment pour le contrôle du capital culturel, enjeu majeur selon Bourdieu. Les classes dominantes cherchent ainsi à imposer leur modèle culturel et leur vision du monde aux autres classes par le biais de pratiques de distinction, pour cela elles doivent contrôler les institutions productrices de légitimité comme l’école ou l’État. Il y a donc chez elles une stratégie consciente de reproduction.

Bourdieu tente de dépasser l’opposition entre classes réelles et constructions du sociologue, qui distingue le réalisme marxien du nominalisme wébérien, en proposant la notion de « classes virtuelles ». Celles-ci, construites par le sociologue peuvent néanmoins prendre corps à travers un processus de mobilisation et de représentation, ce qui semble être observable pour la classe dominante.

D. Les analyses en termes de strates sociales

La notion de strate sociale s’appuie sur l’idée que la société peut être divisée en strates (« couches ») hiérarchisées selon plusieurs critères tels que le revenu, le niveau de diplôme, le prestige... Elle s’oppose à l’idée de classe en affirmant que les rapports de domination et l’opposition entre classes ne sont pas essentiels dans l’analyse de la structure sociale. Celle-ci est avant tout caractérisée par l’absence de conflit majeur et une échelle régulière des positions. Il n’y a donc pas de frontières clairement délimitée séparant les groupes sociaux.

Le sociologue Lloyd Warner a ainsi proposé une stratification de la société américaine en 6 strates, allant de la "lower lower class" à la "upper upper class". Lloyd Warner différencie les classes sociales selon une multitude de critères :
- le niveau de richesses (l’aristocratie sociale est la classe sociale la plus favorisée de ce point de vue) ;
- la profession ;
- la situation sur le marché du travail (chô-mage/travail saisonnier dans la lower-lower class) ;
- les valeurs (« classe inférieure honnête ») ;
- le type d’habitation (habitat dégradé pour la lower-lower class) ;
- le comportement (imitation de l’aristocratie sociale pour les milieux supérieurs fortunés).

On constate que les classes les plus importantes sont les classes situées au bas de l’échelle sociale : la « lower-middle class » représente 23,12 % de la population, la « upper-lower class » 32,6 % de la population et la « lower-lower class » 25,2 % de la population. Ce graphique permet de mettre en évidence l’importance des classes populaires dans la stratification sociale américaine de l’époque.

II – La fin des classes sociales ?

A. Les Trente Glorieuses : la disparition des classes sociales ?

1) La diminution des inégalités et l’uniformisation des modes de vie : la moyennisation de la société française

La moyennisation : un phénomène social, économique et culturel.

La moyennisation est un processus social « multiforme » que connaît la société française au cours des Trente Glorieuses et qui a été étudié par le sociologue français Henri Mendras (auteur de l’ouvrage La fin des paysans et de La seconde révolution française). On voit se développer en effet une vaste classe moyenne, constituée des strates supérieures des employés et des ouvriers, des professions intermédiaires et d’une partie des cadres. Ce gonflement du « centre » de la structure sociale s’accompagne de transformations économiques, sociales et culturelles fortes. En particulier, on assiste à un rapprochement des pratiques sociales et culturelles, une sorte d’uniformisation culturelle, qui touche les modes de consommation, mais aussi les valeurs.

Sur le plan des modes de vie : réduction des écarts en termes de consommation (massification de certains équipements ou de certaines biens – télé, voiture, lave-vaisselle..., structure des budgets de plus en plus proches). → développement d’une norme de consommation de masse.

Sur le plan des valeurs : rapprochement des modèles familiaux (rapports parents-enfants, rapports hommes-femmes) entre les différences catégories sociales, croyance en la possibilité d’ascension sociale, repli sur la sphère privée (individualisme), plus grande tolérance à l’égard de certaines attitudes (union libre par exemple)...

Les facteurs de cette moyennisation sont à chercher dans la diminution des inégalités économiques du fait de la réduction des inégalités de salaire suite au développement du fordisme, de la fin de précarité économique (stabilité de l’emploi en période de forte croissance), du développement de l’État-providence qui permet de faire reculer la pauvreté. La scolarisation a également joué un rôle important dans l’uniformisation des modes de vie et des systèmes de valeurs. Enfin, l’augmentation de la mobilité sociale au cours des Trente Glorieuses a contribué à gommer les clivages de classe et à diffuser une culture commune dans l’ensemble de la société.

La thèse de la moyennisation défendue par Mendras conduit à conclure à la disparition des classes sociales au sens où Marx les définit. En effet, il n’existe plus de frontières claires séparant les différents groupes sociaux (la classe moyenne étant très poreuse), et il n’y a pas nécessairement de conflit entre ces groupes. Si tout le monde se sent appartenir à la même vaste classe moyenne (c’est le cas de près des 2/3 de la population aujourd’hui en France), c’est qu’il n’existe plus vraiment de classes sociales, mais une infinité de strates hiérarchisées.

L’idée d’une fin des classes sociales est renforcée par les transformations profondes qu’a connu la principale classe sociale de l’analyse marxiste : la classe ouvrière.

2) L’éclatement de la classe ouvrière

De nombreux changements ont affecté le groupe ouvrier depuis les Trente Glorieuses, qui ont conduit à un effacement de ce groupe en tant que classe au sens marxiste du terme.

  • Une « déprolétarisation » des ouvriers, qui ont accédé à la société de consommation de masse au cours des années 1950-1960. Ils accèdent à la propriété de leur logement, équipent leur foyer, ... La scolarisation s’allonge, et la mobilité sociale qui l’accompagne devient plus forte. Les femmes entrent sur le marché du travail, ce qui fait petit à petit évoluer les stéréotypes masculins et féminins très traditionnels caractéristiques de la culture ouvrière. En fin de compte, le niveau de vie et le mode de vie des ouvriers se rapproche de celui du reste de la société française. Une partie du groupe ouvrier est désormais englobé dans la classe moyenne.
  • Un déclin numérique, lié au progrès technique et aux gains de productivité, ainsi qu’à la désindustrialisation de l’économie française.
  • Un changement dans la nature du métier d’ouvrier : les ouvriers travaillent de plus en plus dans le secteur tertiaire (une majorité des ouvriers travaillent dans des entreprises de services). Les ouvriers d’entretien et de maintenance, ainsi que les chauffeurs se sont fortement développés. Il y a eu une « désindustrialisation » des ouvriers, en quelque sorte ! Le secteur secondaire représente désormais moins de la moitié des ouvriers. Même dans le secteur industriel, les ouvriers font beaucoup moins qu’avant des tâches de production. Ils sont chargés du tri, de la manutention, de la surveillance et du contrôle des machines. Le métier ouvrier a donc changé, il est devenu moins manuel. Par ailleurs, le niveau de qualification augmente, tandis que la taille des unités de production diminue (ce qui joue contre la constitution d’une conscience de classe). Il n’y a plus les grands rassemblements à l’embauche ou à la sortie des usines ou des mines, qui ont joué un rôle central dans la constitution de l’identité ouvrière.
  • La perte de la fierté ouvrière (mythe de l’ouvrier métallo, « héros » de la classe ouvrière) atteinte par le chômage et la précarité, et victime de son absence de représentation dans la sphère publique (monde politique, médias...). L’école a également joué un rôle dans la dévalorisation de l’image de la classe ouvrière auprès des enfants issus des milieux ouvriers. Les changements des techniques de gestion de la main-d’œuvre vers davantage d’individualisation (des rémunérations, des horaires de travail) ont contribué à isoler les ouvriers les uns des autres et à faire disparaître le sentiment d’appartenance de classe. C’est particulièrement notable chez les jeunes ouvriers aujourd’hui qui le plus souvent refusent d’être assimilé à la classe ouvrière.

3) La fin de la conscience de classe

Le sentiment d’appartenir à une classe sociale, indispensable pour pouvoir parler de classes au sens marxien du terme, a diminué depuis la fin de la seconde guerre mondiale, même si toujours plus de la moitié de la population déclare se sentir appartenir à une classe sociale. Le plus frappant dans l’évolution du sentiment d’appartenance de classe, c’est le fait que toutes les catégories de la population (en termes de PCS ou de niveau de vie) déclarent majoritairement faire partie des classes moyennes. Que signifie alors ce sentiment d’appartenance commun aux ouvriers et aux cadres ?

Cependant, il faut nuancer le constat : les ouvriers continuent de se situer dans les classes populaires (pour la moitié d’entre eux) et 15% des cadres se situent dans les catégories supérieures.

B. Les classes sociales, un concept toujours pertinent.

1) Le retour des inégalités

Les années 1980 et 1990 sont marquées par un retour des inégalités économiques. Les écarts se creusent désormais par le haut de la hiérarchie des revenus, ce qui peut fausser la mesure de l’évolution des inégalités.

Les inégalités au sein de la fraction la plus favorisée ont très nettement augmenté. Ce regain très net des inégalités va à l’encontre de la thèse de la moyennisation, et compte-tenu du caractère cumulatif des inégalités, certains sociologues ont été amenés à parler de nouvelle polarisation de la société.

2) La bourgeoisie, la dernière classe sociale ?

Les logiques de classe n’ont pas totalement disparu. Ainsi, la grande bourgeoisie, au sens de classe possédante, est parvenue à conserver sa capacité à défendre ses intérêts, et à maintenir la distance sociale qui la sépare des autres classes sociales et à préserver son « entre-soi », grâce à des stratégies de distinction (au sens de Bourdieu) et à une mobilisation constante pour défendre ses positions.

3) L’intérêt du concept de classe sociale pour comprendre les logiques sociales aujourd’hui

Pour F. Dubet, les classes sociales ont des difficultés à décrire le fonctionnement de groupes sociaux devenus extrêmement complexes. Mais elles gardent un intérêt essentiel : mettre à jour les logiques cachées du fonctionnement social, et en particulier les rapports de domination qui continuent à jouer un rôle essentiel dans la dynamique sociale.

Ainsi, les logiques de classe peuvent être par exemple perçues dans le fonctionnement de l’équipe de France de football et, plus généralement, dans le monde des footballeurs professionnels français, comme le montre les analyses de S. Beaud. Les oppositions entre certains joueurs (Gourcuff, Toulalan et Lloris / Ribéry, Henry, Anelka) peuvent être lues comme des oppositions de classe (valeurs, styles de vie très différents).

III – De multiples critères de différenciation sociale dans les sociétés post-industrielles

La remise en cause de la structuration par classes sociales, la « moyennisation », la diffusion de certaines pratiques sociales ou culturelles donnent du sens à d’autres critères d’appartenance et de différenciation : l’âge, la génération, le sexe, le lieu d’habitation, la structure familiale, mais aussi les différences public/privé, stables/précaires, … Le langage, les modes de communication et les goûts musicaux varient ainsi au moins autant en fonction de l’âge que de la PCS. Le constat est le même pour l’usage des écrans. Par ailleurs, de nombreuses pratiques diffèrent selon le sexe.

Pour B. Lahire, la logique de la distinction chère à Bourdieu disparaît aujourd’hui pour laisser la place à un « homme pluriel », dont les goûts ne seraient plus seulement dictés par son appartenance de classe. Les goûts et les pratiques sont empruntés à des milieux sociaux très différents.

Cela dit cette analyse ne remet que partiellement en cause la thèse de la distinction : on constate en matière de pratiques culturelles que l’« omnivorité » (la polyvalence culturelle) se retrouve plutôt chez les catégories culturellement les plus favorisées, alors que les catégories les moins dotées sont beaucoup plus exclusives et fragmentent davantage leurs pratiques.

En fin de compte, la lecture en termes de classe sociale n’est qu’une lecture de la stratification parmi d’autres. Si elle est utile pour comprendre certains phénomènes sociaux, et notamment les rapports de domination, elle n’épuise pas toutes les dimensions de la vie sociale. Toutes ces dimensions ne sont pas incompatibles, il arrive même fréquemment qu’elles soient complémentaires : c’est le cas notamment lorsque l’on cherche à comprendre le rapport des individus à la culture : le genre ou l’âge compte au moins autant que l’appartenance de classe.