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Par : mj
Publié : 25 octobre 2015

Inégalités et structure sociale

Les sociétés contemporaines sont des sociétés égalitaires dans le sens où il n’existe plus de position sociale attribuée à la naissance : tout le monde peut, en théorie, accéder à toutes les positions sociale en fonction de son mérite. Ainsi la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen affirme-t-elle : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune." (article 1). Pourtant, les inégalités, qu’elles soient économiques ou socioculturelles, sont loin d’avoir disparu. Elles sont en réalité inhérentes à toute organisation humaine hiérarchisée.

L’ampleur des inégalités est variable dans le temps et dans l’espace. Certains pays sont très égalitaires (c’est le cas notamment de la France, qui semble tolérer fort mal l’existence d’inégalités), d’autres sont au contraire beaucoup plus tolérants à l’égard des inégalités, qui sont jugées comme légitimes et justes. C’est vrai pour les pays anglo-saxons, et particulièrement les États-Unis, où les inégalités économiques sont relativement marquées.

I – Identifier les inégalités

A. Inégalités et différences : définitions

La différence sociale suppose que les individus ou les groupes aient des traits distincts (l’homme/la femme, le jeune/la personne âgée, le noir/le blanc…) sans que cela implique une hiérarchie et un sentiment d’injustice. En revanche, si la société accorde collectivement une valeur plus grande aux hommes qu’aux femmes, si elle hiérarchise les positions sociales, elle transforme la différence en inégalité.

Une inégalité, c’est une différence qui se traduit en termes d’avantages ou de désavantages partagés par des personnes aux caractéristiques identiques. Elle est sociale dans la mesure où elle est partagée par plusieurs personnes présentant des caractéristiques semblables.

Cependant, toutes les différences ne sont pas forcément des inégalités. Pour qu’elles le deviennent, il faut qu’elles se traduisent par un accès inégal entre ces individus différents, en raison de leur différence, à certaines ressources rares et valorisées. La couleur des cheveux, des yeux est une différence. En revanche, le sexe ou la couleur de la peau constituent souvent la base d’une inégalité.

Ainsi, à partir d’une différence biologique entre le sexe masculin et le sexe féminin, les sociétés ont construit une hiérarchie entre l’homme et la femme qui s’est accompagnée d’une domination des hommes sur les femmes, se traduisant notamment par un accès privilégié des hommes aux ressources économiques, politiques ou culturelles. Ces inégalités, fondées sur des différences, vont être considérées comme naturelles (« l’homme est plus fort que la femme », « l’homme a un cerveau plus volumineux que celui de la femme », « l’homme est un être doué de raison alors que la femme est un être sensible »…) alors qu’elles sont sociales et historiques.

Les inégalités sont au fondement de la stratification sociale : elles placent les individus ou les groupes à différents niveaux de la hiérarchie sociale. Il existe donc un lien très fort entre les inégalités et la stratification sociale.

B. Comment mesurer les inégalités ?

1) Des outils statistiques

Pour mesurer les inégalités, on dispose de différents outils.

Une première façon de procéder pour mettre en évidence des inégalités est de comparer des catégories les unes aux autres, et de mettre en évidence des disparités. Pour cela, on compare des moyennes par catégorie. On peut ainsi comparer les rémunérations des hommes et des femmes : on constate que le salaire moyen des hommes est supérieur au salaire moyen des femmes. On en conclut qu’il existe une inégalité de rémunération en fonction du genre.

Dans les études des inégalités, en particulier des inégalités économiques, on utilise les quantiles, qui permettent d’apprécier la dispersion d’un phénomène. Les quantiles les plus fréquemment utilisés sont les déciles (tranches de 10% d’une population, classés par ordre croissant), les quartiles (tranches de 25%) et les centiles (tranches de 1%). Les déciles sont classés par ordre croissant : le premier décile (D 1) regroupe les 10% des personnes ou des ménages ayant les revenus (le patrimoine, le niveau de vie...) les plus faibles. Le dernier décile (D9) regroupe au contraire les 10 % des ménages ayant les revenus les plus élevés. Chaque décile est séparé du décile supérieur et du décile inférieur par un montant (de revenu, de patrimoine, ...). Cependant, la plupart des données présentent le revenu moyen de chaque décile.

Vous trouverez ici une présentation des déciles.

La médiane est correspond au 5ème décile : c’est la valeur qui sépare une population en deux parties égales. Par exemple, le patrimoine médian en France correspond au patrimoine maximum des 50% des Français les plus pauvres, et au patrimoine minimum des 50% des Français les plus riches (en termes de patrimoine). En 2010, le patrimoine médian est de 87000 €.

L’écart interdécile D9/D1 mesure l’écart qui existe entre les 10% les plus riches et les 10% les plus démunis.

On constate que les inégalités de revenus en France ont sensiblement diminué, mais que ce mouvement de réduction a beaucoup ralenti après les années 1980, et semble même s’inverser depuis les années 1980.

A l’inverse, il apparaît clairement que les inégalités aux États-Unis sont non seulement nettement plus marquées qu’en France, mais qu’en plus elles augmentent sensiblement.

A partir des données des déciles, on peut construire un graphique appelé courbe de Lorenz. Ce type de graphique permet de mesurer d’un coup d’œil l’ampleur des inégalités. En abscisses, on peut lire les déciles, et en ordonnées les pourcentages cumulés du revenu/patrimoine/niveau de vie (en fonction de ce qui est représenté bien-sûr !). La diagonale du graphique représente la répartition égalitaire de la variable étudiée (le revenu, le niveau de vie, le patrimoine...). En clair, elle correspond à la situation où 10% de la population possède 10% du revenu, où 20% de la population possède 20% du revenu, etc. Plus la courbe s’éloigne de la droite d’équi-répartition, et plus les inégalités sont fortes.

Dernier outil fréquemment utilisé : le coefficient de Gini. Le coefficient de Gini se calcule à partir de la courbe de Lorenz : il correspond à la surface comprise entre la courbe de Lorenz et la droite d’équi-répartition. En toute logique, plus le coefficient de Gini est fort, plus les inégalités sont fortes (puisque cela signifie que la courbe de Lorenz est éloignée de la diagonale). Le coefficient de Gini est compris entre 0 et 1 (ou 100), 0 correspondant à l’égalité parfaite, 1 (ou 100) à la distribution la plus inégalitaire possible.

2) La nomenclature PCS

En 1954, l’Insee met au point un outil qui doit permettre d’analyser la société française : la nomenclature des Catégories Socio-Professionnelles. Cette nomenclature est revue et légèrement modifiée en 1982, pour tenir compte des transformations de la société, et devient la nomenclature PCS - Professions et Catégories Socioprofessionnelles. Cette nomenclature a pour but de classer l’ensemble de la population en un nombre de catégories relativement restreint (pour être utilisable et lisible), qui présente chacune une "certaine homogénéité sociale". En d’autres termes, les membres d’une même PCS sont censés partagés certaines caractéristiques, notamment en matière de pratiques sociales ou de mode de vie.

On distingue 8 PCS, 6 PCS d’actifs, et 2 PCS d’inactifs :

  • 1- Agriculteurs exploitants
  • 2- Artisans, Commerçants, Chefs d’Entreprise
  • 3- Cadres et Professions Intellectuelles Supérieures
  • 4- Professions Intermédiaires
  • 5- Employés
  • 6- Ouvriers
  • 7- Retraités
  • 8- Autres Inactifs

Pour classer les individus dans cette grille, l’Insee combine un certain nombre de critères : statut -indépendant/salariés-, métier, qualification de l’emploi (et non de la personne), secteur - public/privé, taille de l’entreprise, place dans la hiérarchie, secteur d’activité -primaire/secondaire/tertiaire. Les chômeurs qui n’ont jamais travaillé apparaissent dans la PCS 8, tandis que les autres sont rattachés à leur catégorie d’origine (en partant de l’idée que la profession exercée pendant un certain temps contribue à la structuration de l’identité sociale d’une personne, et que les caractéristiques connaissent une certaine permanence).

La multiplicité des critères utilisés pour classer la population (dont ne fait pas partie le revenu) permet de faire émerger des catégories dont les membres présentent des caractéristiques sociales assez proches.

Cela dit, la nomenclature PCS présente également des limites. La première tient à l’inégale homogénéité des catégories : au sein des PCS 1 et 2, on trouve des situations extrêmement différentes, selon la taille de l’exploitation agricole ou de l’entreprise. Le petit artisan est finalement plus proche socialement d’un ouvrier travaillant dans une entreprise artisanale, que du patron d’une entreprise de grande taille. Par ailleurs, certains groupes sociaux sont éparpillés entre différentes PCS, ce qui rend difficile leur identification et surtout leur étude. C’est le cas en particulier de la bourgeoisie, qui se répartit entre les PCS 1, 2 et 3.

C. Panorama des inégalités en France

Quand on parle d’inégalités, on a trop tendance à ne voir que l’inégalité entre "riches" et "pauvres". La réalité est plus complexe. Les inégalités ont des origines très variées et ne se recoupent pas toujours les unes les autres. Il y a deux erreurs traditionnelles qu’il ne faut pas commettre : la première étant de croire que les inégalités économiques se réduisent aux inégalités de salaires, la seconde, que toutes les inégalités s’expliquent au fond par les inégalités économiques.

1) Des inégalités économiques

Les inégalités économiques comprennent les inégalités de salaires, de revenus et de patrimoine. On trouve également beaucoup de données sur les inégalités de niveau de vie.

- Le salaire correspond au revenu du travail salarié. La plupart des inégalités de salaire sont perçues comme des inégalités légitimes. C’est le cas des inégalités de salaires liées à des qualifications différentes : un cadre est davantage payé qu’un ouvrier car il est plus qualifié et que ses compétences sont plus "rares" sur le marché du travail. De même, il semble légitime de percevoir un salaire supérieur lorsqu’on effectue plus d’heures de travail. Cependant, on observe de réelles inégalités salariales : entre hommes et femmes par exemple, mais aussi entre entreprises de taille différente (les salariés des grosses entreprises sont mieux payés que les salariés des petites entreprises).

Ainsi, le fait que les employés soient en moyenne moins bien payés que les ouvriers, à niveau de qualification équivalent, peut s’expliquer par différents éléments : la catégorie des employés est très féminisée et les entreprises de service sont de plus petite taille que les entreprises industrielles.

Les inégalités de salaire en France semblent, si l’on en croit les chiffres de l’Insee, assez modérées : l’écart entre le salaire maximum des 10% des salariés les moins bien payés et le salaire minimum des 10% des salariés les mieux payés n’est que de 3. Mais le 1% des salariés les mieux payés est 7 fois plus élevé que celui des 10% les moins bien rémunérés. En réalité, les écarts au sein du dernier décile (les 10% des salariés les mieux payés) sont beaucoup plus importants que l’écart D9/D1.

Le salaire médian en France est d’un peu plus de 1700€. A plus de 3500€, un salarié fait partie des 10% les mieux payé.

Vous trouverez sur le site de l’Observatoire des inégalités une petite animation qui permet de se situer sur l’échelle des salaires en France.

- Le revenu correspond à l’ensemble des sommes perçues par une personne ou un ménage. Le revenu disponible correspond au revenu d’un ménage après redistribution. Il faut prendre en compte les revenus du travail, les revenus de la propriété, les revenus de transferts et enlever le montant des impôts directs ainsi que les cotisations sociales.

- Le niveau de vie d’un ménage permet de prendre en compte la taille du ménage, en plus de son revenu disponible. Le niveau de vie intègre les revenus d’activités (salaires et revenus mixtes), les revenus du patrimoine (une partie seulement, car ils sont difficiles à connaître), les revenus de transferts nets d’impôts directs (IR, TH, CSG et CDRS). Pour tenir compte de la taille du ménage, on comptabilise le nombre d’unités de consommation qu’il comprend. Le nombre d’unités de consommation dépend du nombre de personnes du ménage. Au niveau européen, la norme estime que 1 adulte correspond à 1 uc, les autres adultes valant 0,5 uc, et les enfants de moins de 14 ans 0,3 uc.

En matière de salaire comme en matière de revenu, les écarts les plus forts se situent à l’intérieur du dernier décile.

- Le patrimoine désigne l’ensemble des biens possédés par un individu ou par un ménage, par exemple les immeubles, les valeurs mobilières, les œuvres d’art, les bijoux. Le patrimoine est un stock que l’on acquiert en utilisant son revenu (ou en héritant) et que l’on peut transmettre. Les inégalités de patrimoine viennent renforcer les inégalités de revenus.

Les inégalités de patrimoine sont plus fortes que les inégalités de revenus. En 2004, 20 % des ménages avaient moins de 3 870 € de patrimoine, soit 0,15 % du patrimoine total. La moitié des ménages possédait 7,2 % du patrimoine total. Les 10 % les plus riches possédaient à eux seuls 46 % du patrimoine total. Les inégalités de patrimoine sont donc nettement plus marquées que les inégalités de revenus : les 10 % des ménages les plus riches ont un patrimoine moyen 900 fois supérieur à celui des 10 % des ménages les plus pauvres ! Les inégalités de patrimoine sont les plus fortes, et celles qui augmentent le plus.

L’Observatoire des inégalités a mis au point une animation identique à celle sur les salaires.

2) Des inégalités socioculturelles

Les inégalités économiques sont à l’origine de nombreuses autres inégalités, qu’on peut qualifier d’inégalités socioculturelles. Toutefois, il ne faut pas commettre l’erreur de croire que toutes les inégalités constatées sont la conséquence d’inégalités économiques de départ. Les inégalités socioculturelles sont parfois indépendantes des inégalités économiques.

  • Les inégalités face à la santé.

Il peut sembler assez paradoxal de constater qu’en France, où il existe un système de protection sociale permettant à chacun d’accéder aux soins, il existe des différences notables en matière d’espérance de vie, ce qui mesure un état de santé globalement inégal.

C’est que les explications à ces inégalités ne sont pas seulement économiques. Les différences constatées entre hommes et femmes (les femmes vivent plus longtemps) ou entre PCS (les cadres vivent plus longtemps, les ouvriers ont un espérance de vie la plus courte) s’expliquent en effet d’abord par des facteurs culturels. Le rapport au corps est différent : les femmes (et les cadres) sont plus soucieuses de leur santé, cherchent à éviter les maladies, les pathologies, et de ce fait limitent les facteurs de risque (comme le tabagisme ou la consommation d’alcool régulière par exemple). Elles sont aussi plus attentives à leur alimentation et ont moins de maladies cardiovasculaires. Leur suivi médical est meilleur (notamment du fait du suivi gynécologique dont elles bénéficient), et elles ont un rapport préventif à la médecine, là où les hommes ont davantage tendance à attendre des symptômes graves pour se faire soigner.

Le facteur économique entre également en ligne de compte, notamment parce que de nombreux médecins spécialistes pratiquent des dépassements d’honoraires et que certains médicaments ne sont plus remboursés (ou moins bien) : se soigner peut parfois être coûteux, ce qui pousse les plus démunis à renoncer aux soins.

Enfin, on peut aussi mettre en avant la question de la pénibilité et de l’usure au travail pour expliquer les écarts constatés entre ouvriers et cadres en matière d’espérance de vie : bruit, postures pénibles, expositions à des substances toxiques, à des poussières... peuvent être responsables d’un raccourcissement de la vie active des ouvriers.

On peut mener une analyse similaire à propos des différences sociales observées en matière de prévalence de l’obésité.

  • Les inégalités face à l’école

L’école est gratuite et obligatoire en France. Elle est censée fonctionner sur un principe méritocratique : ceux qui travaillent et qui ont le plus de capacités sont les meilleurs élèves, ils ont le niveau de diplôme le plus élevé, font les études les plus brillantes ou les plus recherchées. Pourtant, le genre de diplôme, la durée des études et le niveau d’étude sont assez nettement corrélés avec l’origine sociale.

L’accès aux filières sélectives et prestigieuses est de plus en plus fermé aux enfants de milieux populaires. Dans les années 50, 29% des étudiants des grandes écoles étaient d’origine populaire. Dans les années 90 ce taux tombe à 9%. La sélection sociale se fait donc plus tard mais elle a lieu. Les enfants d’ouvriers, qui représentent 40% des élèves en 6ème, ne représentent plus que 8% des élèves des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE). A l’inverse, 15% des élèves de 6ème sont des enfants de cadres contre 55% des étudiants des CPGE.Ce constat n’a pas évolué depuis 10 ans.

Les filières à l’intérieur du système scolaire sont socialement marquées. Les deux-tiers des enfants de milieu populaire se retrouvent dans les séries technologiques et professionnelles alors que les trois quarts des enfants de cadres se trouvent dans la filière générale, en particulier dans la section S. L’accès aux études supérieures (inscription immédiate dans un établissement d’enseignement supérieur) et surtout l’obtention d’un diplôme bac +2 ou bac + 3 varient fortement selon le type de bac. Presque tous les bacheliers généraux poursuivent des études supérieures. L’université reste leur premier choix, mais les filières sélectives les attirent de plus en plus. 13 % vont en classes préparatoires aux grandes écoles, dont ils constituent la très grande majorité des étudiants. Près de la moitié des bacheliers technologiques choisissent les sections de techniciens supérieurs et moins de 20 % poursuivent en université hors IUT. Les bacheliers professionnels ne sont qu’une minorité à s’engager dans des études supérieures, où leur réussite est faible.

Encore une fois, les facteurs économiques et socioculturels se cumulent pour expliquer de telles inégalités. Sur le plan économique d’abord, le fait d’avoir des parents avec un revenu élevé est un atout dans la réussite scolaire : les conditions de vie et de travail sont plus propice au travail et à la concentration (avoir une chambre à soi, un bureau, un ordinateur, des ressources pour travailler, être en bonne santé, bien manger...). Et en cas de difficultés scolaires, un soutien peut être apporté par le recours à des cours particuliers. Mais en matière d’inégalité à l’école, c’est le facteur culturel qui semble jouer le rôle le plus déterminant. Bourdieu a en effet souligné combien le capital culturel transmis au sein de la famille, notamment le niveau de langue, la capacité à s’exprimer clairement, mais aussi ce que l’on appelle "la culture générale", pouvait constituer un atout ou au contraire un handicap à l’école. De même, une bonne connaissance du système éducatif, des attentes des professeurs favorisent la réussite scolaire des enfants issus de milieux favorisés.

  • Le logement

Il existe en France de profondes inégalités en matière de logement. Ces inégalités sont en grande partie liées aux inégalités économiques. Avoir un revenu confortable permet en effet de pouvoir supporter un loyer élevé, et donc de bénéficier d’un logement spacieux et/ou situé dans des quartiers réputés ou recherchés. Un revenu élevé permet également d’accéder à la propriété. A l’inverse, un petit revenu conduit souvent à habiter dans des logements petits, pas forcément en bon état, et ne permet pas d’éviter les quartiers défavorisés ou ayant mauvaise réputation. Il est donc logique que les ménages du premier décile souffrent plus que les autres d’une mauvaise qualité de vie (nuisances sonores, vandalisme, pollution, etc.). Voir ici pour plus d’informations.

  • L’accès à l’emploi

En matière d’emploi, il existe de profondes inégalités. On peut même parler de discriminations à l’encontre des femmes et des jeunes. Ces deux catégories sont en effet davantage touchées par le chômage et par l’emploi précaire (CDD, intérim) que les hommes ou les 35-50 ans.

II – Le système des inégalités

A. Les inégalités économiques se cumulent et se renforcent

Il y existe un lien entre inégalités de revenu et inégalités de patrimoine. En effet, plus les revenus sont élevés, plus on a la possibilité d’épargner, donc de se constituer ou d’augmenter son patrimoine.

Dans l’autre sens, ce patrimoine est source de revenus, et ces revenus ont tendance à augmenter plus vite que les revenus du travail. Cela contribue ainsi à accroître les inégalités entre ceux qui ont un patrimoine et ceux qui n’en ont pas. Les inégalités économiques sont donc cumulatives.

Par ailleurs, un revenu élevé vous donne plus facilement accès à l’emprunt (car plus grande capacité de remboursement et garanties plus solides offertes aux banques), donc facilite la constitution d’un patrimoine.

B. Les inégalités sociales se cumulent et de se reproduisent

1) Le "système des inégalités"

Les inégalités sociales, qu’elles soient économiques ou socio-culturelles, ont tendance à se cumuler. Elles ne sont pas distribuées au hasard dans l’espace social, et les difficultés se concentrent dans certaines catégories de la population de même que les avantages concernent souvent les mêmes groupes. Ces mécanismes de cumul des inégalités passent souvent par des inégalités de revenu, mais pas seulement.

Les inégalités de revenu influencent directement les inégalités face au logement. Du niveau de revenu dépend assez étroitement la localisation, la taille et le confort du logement occupé. Cela a des répercussions sur le temps de trajet pour aller travailler, donc sur l’état de santé (fatigue), mais aussi sur la vie familiale (absence des parents). Par ailleurs, le quartier joue sur la qualité de vie, mais aussi sur l’accès à l’emploi. On sait par exemple que le fait d’habiter certaines communes, et plus précisément certaines "quartiers sensibles" peut constituer un obstacle pour décrocher un entretien d’embauche.

Les inégalités de revenus ont également des conséquences sur la santé, comme nous l’avons vu précédemment. En raison de revenus trop faibles, certaines personnes doivent renoncer aux soins, notamment aux soins les moins bien remboursés comme les soins dentaires (d’où la terrible expression des "sans-dents" employée par François Hollande et qui a fait tant de bruit...). Les inégalités de revenus impactent aussi l’accès au loisirs et à la culture. Tout le monde par exemple ne peut pas partir en vacances. Toutefois, en matière culturelle, le niveau de revenu n’est pas le seul facteur à entrer en ligne de compte : le poids du capital culturel est bien souvent décisif.

2) Le poids de l’héritage familial dans la transmission des inégalités

Pour Bourdieu, se transmettent au sein de la famille trois grands types de capitaux : le capital économique, le capital social et le capital culturel.

Le capital économique rassemble toutes les ressources patrimoniales (terres, biens immobiliers, portefeuilles financiers), auxquelles s’ajoutent les revenus tirés du patrimoine (loyers, intérêts, dividendes) et les revenus d’activité (salaires honoraires, bénéfices industriels et commerciaux). Le capital social regroupe les relations privilégiées (réseaux d’entraide), mobilisables par les acteurs ou les groupes d’acteurs à des fins socialement utiles.

Le capital culturel est plus complexe. Il comprend d’abord le capital hérité ou incorporé, qui découle de la socialisation au sein du groupe familial, lui-même attaché à une classe sociale. Il s’agit de comportements, d’attitudes et de pratiques, notamment au niveau du langage, qui vont influencer le parcours des individus (scolarisation, carrière professionnelle et sociale). Il comprend ensuite le capital culturel scolaire, relatif au niveau de diplômes socialement reconnus : c’est le capital culturel institutionnalisé. L’acquisition du capital scolaire est largement déterminé par le capital hérité, dans la mesure où il y a proximité de la culture scolaire avec la culture des classes dominantes. Il comprend enfin les biens culturels possédés (livres, œuvres d’art, meubles anciens ...) : c’est le capital culturel objectivé.

Dans les familles favorisées, le volume de capital est important, et les enfants en héritent, ce qui facile à la fois leur réussite scolaire mais aussi leur insertion sur le marché du travail. A l’inverse, dans les familles modestes, il y a peu de capital, ce qui constitue un handicap dans la réussite scolaire et dans l’insertion professionnelle.

On peut ajouter à ces mécanismes le rôle de l’homogamie. La tendance à se marier dans un milieu social identique au sein renforce ce cumul des handicaps ou des avantages.

3) Le rôle de l’école dans la reproduction des inégalités

L’école joue un rôle crucial dans l’affectation dans les différentes positions sociales : en fonction du niveau de diplôme atteint, un individu se trouvera à telle ou telle place dans la hiérarchie sociale. Le lien entre position sociale et diplôme n’est pas automatique (loin de là), mais il joue malgré tout un rôle crucial. L’école est donc un élément-clé de la reproduction des inégalités.

Par exemple, les inégalités de logement et de qualité de vie entraînent une inégale réussite scolaire des enfants, ce qui rejaillit sur les positions sociales qu’ils occuperont à l’âge adulte, et le montant futur de leur revenu. A leur tour, ils pourront se trouver obligés de choisir un logement n’offrant pas les meilleures conditions de vie et de travail pour leurs enfants, qui connaîtront alors une moins bonne réussite scolaire que des enfants de cadres ... De l’autre côté, les plus favorisés cumulent les avantages, tant sur le plan économique que culturel, et peuvent transmettre plus facilement leur position sociale. Les inégalités de revenus et de patrimoine se renforcent, les conditions de vie sont facilitées, l’accès aux soins, à la culture favorise la réussite scolaire ...

Les inégalités économiques et sociales se cumulent et se renforcent. Les handicaps se concentrent sur une partie de la population, et les avantages sur une autre partie. On peut parler de polarisation.

Pour finir, un lien vers une petite BD qui illustre (peut-être de manière un peu caricaturale) le cumul des inégalités...

III – Vers un retour des inégalités ?

A. Les Trente Glorieuses et la diminution des inégalités

1) La diminution des inégalités économiques :

Depuis le début du XXe siècle, on observe une diminution des inégalités de revenus dans la plupart des pays développés. La dispersion des revenus entre le premier et le dernier décile a également diminué entre les années 1910 et les années 1980. En 1913, les 10% des ménages français les plus riches touchaient 45 % des revenus, et 30 % en 1945. Cette baisse a commencé avec la crise de 1929. Au cours des Trente Glorieuses, l’écart recommence à augmenter, et il faut attendre la fin des années 1960 pour retrouver une tendance à la diminution de la dispersion des salaires.

On retrouve que que l’on appelle la "loi de Kuznets", selon laquelle lorsqu’un pays démarre sur le plan économique, les inégalités s’accroissent dans un premier temps puis elles diminuent. Elles suivent donc la forme d’un U renversé. Lors des révolutions industrielles, les inégalités économiques augmentent puisque les règles sociales encadrant l’utilisation de la main-d’œuvre n’existent pas, laissant ouvertes de nombreuses possibilités d’exploitation (travailleurs sous-payés, travail des enfants...). Ensuite, LES inégalités diminuent car les travailleurs acquièrent des droits sociaux et parce que l’État intervient au nom de la cohésion sociale pour redistribuer les richesses, notamment grâce à la protection sociale.

Plusieurs explications à cette baisse séculaire des inégalités économiques peuvent être avancées :

- Les crises économiques diminuent la valeur du patrimoine des plus riches, donc des revenus qu’ils peuvent en tirer. Ainsi, les États-Unis ne comptaient plus fin 2008 que 6,7 millions de millionnaires, contre 9,2 millions un an plus tôt. Les guerres détruisent également une partie du patrimoine économique, ce qui affecte directement les plus aisés qui sont plus souvent détenteur de ce patrimoine.

- Les luttes sociales ont également un rôle dans la réduction des inégalités. En effet, ces luttent portent le plus souvent sur le partage de la valeur ajoutée. Les grands conflits sociaux comme ceux de 1936 ou de 1968, ont aboutit, en France, à un partage plus favorable aux salariés et à une réduction des inégalités de revenus (en élevant les bas revenus et en limitant la part des revenus du capital dans la valeur ajoutée).

- L’impôt progressif, dont le taux augmente plus que proportionnellement aux revenus, diminue le revenu disponible des riches et bloque une partie de l’accumulation de patrimoine. L’économiste Thomas Piketty rappelle que Roosevelt, à peine arrivé à la Maison Blanche, avait plus que doublé le taux de l’impôt fédéral sur le revenu applicable aux plus riches, le faisant passer de 25 % à 63 %, avant de le porter à 91 % en 1941. Il était resté supérieur à 70 % jusqu’au début des années 1980 et jusqu’à ce que Reagan le ramène autour de 30 %. La dernière étude de l’INSEE concernant les revenus (publiée en septembre 2015) montre que les inégalités économiques ont eu tendance à diminuer au cours des dernières années (voir ici). En cause : la hausse de la fiscalité pour les plus riches décidée par François Hollande (création d’une tranche supplémentaire d’impôt sur le revenu).

- L’État-providence qui met en place un salaire minimum, des revenus d’assurance et des revenus d’assistance pour corriger l’instabilité des revenus et pour augmenter les revenus des plus pauvres.

On observe donc sur le long terme une diminution des inégalités économiques. Mais les inégalités ne se limitent pas seulement aux inégalités économiques : elles sont aussi sociales. Là encore, on retrouve un mouvement de réduction des inégalités sociales entre les différentes catégories de population sur le long terme.

2) Massification et démocratisation : la réduction des inégalités socioculturelles

On a assisté à un long processus de démocratisation de l’école tout au long du XXème siècle. Cette démocratisation est passée par un effort considérable de l’État de massification : ce dernier a augmenté considérablement les dépenses consacrées à l’éducation pour le secondaire et le supérieur, pour scolariser de nouveaux élèves de plus en plus longtemps. Il a également fixé des objectifs ambitieux de réussite (80 % d’une génération au bac en 1995, aujourd’hui, 50 % d’une classe d’âge au niveau de la licence) et multiplié avec l’aide des régions le nombre de lycées et d’universités.

Cette volonté politique se traduit par une massification scolaire : le nombre de bacheliers augmente fortement entre 1945 et aujourd’hui. Ce nombre a doublé depuis les années 1960. Cette augmentation du nombre de bacheliers a été en grande partie obtenue grâce aux bac techno et bac pro, qui ont attirés des jeunes qui seraient entrés beaucoup plus tôt dans la vie active sans cette possibilité.

Évolution de la part de bacheliers dans une génération en France - 1851-2011
Source : MEN

Massification n’est pas forcément synonyme de démocratisation : une démocratisation suppose une réduction des inégalités, en particulier des inégalités liées à l’origine sociale. La démocratisation scolaire est réelle, même si elle est incomplète. Les taux de réussite au baccalauréat selon l’origine sociale se rapproche, même s’ils restent encore très différents. Les filles ont plus que rattrapé les garçons, puisqu’elles réussissent mieux et poursuivent en moyenne plus longtemps leurs études que les garçons.

Taux d’obtention du baccalauréat selon l’origine sociale en France
Source : MEN

B. Le retour des inégalités depuis les années 1980

1) Le retour des inégalités économiques :

Les inégalités de revenus et de patrimoine ont recommencé à augmenter à partir des années 1980. Ce sont les revenus des 1% les plus riches qui ont augmenté le plus durant ces deux décennies. Cette progression a été plus forte dans les pays anglo-saxons (les États-Unis ont retrouvé un niveau d’inégalité proche de celui du début du XXe siècle) qu’en France, en Allemagne ou au Japon. Ce ne sont pas les bas revenus qui ont décroché. Ce sont les hauts revenus, et en particulier les très hauts salaires qui ont explosé. Les « working rich » ont remplacé les rentiers du début du XXème siècle.

La diminution de l’impôt sur le revenu et sur le patrimoine est l’une des principales explications de ce regain d’inégalités. Avec la victoire des idées libérales, on assiste dans tous les pays développés à une baisse du taux marginal d’imposition sur le revenu et à une quasi-disparition de l’impôt sur le patrimoine et l’héritage. Voir par exemple le bouclier fiscal voté en France à l’été 2007, qui plafonne le taux d’imposition global des contribuables à 50% de leurs revenus. Résultat, 6% des bénéficiaires, qui sont les plus riches en patrimoine (15,5 millions d’€) se sont vus remboursé 370 000 € de trop perçu, alors que ceux qui avaient un patrimoine de 760 000 € n’ont reçu que 580 € de trop perçu.

Par ailleurs, les modifications du rapport de force entre salariés et entreprise peuvent aussi expliquer cette évolution. Le développement du chômage et de la précarité, l’externalisation des emplois vers des PME sous-traitantes et le développement du capitalisme financier ont modifié le rapport de force entre les salariés et les entreprises. Ce sont d’ailleurs les revenus du capital qui ont le plus augmenté depuis les années 1980, du fait notamment de la mondialisation financière. C’est pour Camille Landais une explication majeure du regain des inégalités économiques depuis les années 1980.

Depuis les années 1980, les inégalités ont recommencé à augmenter dans les pays occidentaux, ou du moins, la tendance à la baisse est stoppée. Cela est d’autant plus important que les inégalités font système et qu’elles tendent à se renforcer les unes les autres.

2) La persistance des inégalités socioculturelles « traditionnelles »

Même si les Trente Glorieuses ont vu se diffuser massivement certains biens de consommation et certaines pratiques, les modes de vie sont loin d’être uniformisés. La consommation diffère encore très largement selon la catégorie sociale, en particulier en ce qui concerne la consommation de services. Ces différences de consommation sont le résultat d’inégalités économiques mais aussi culturelles. Ainsi, Bourdieu soulignait comment les goûts sont déterminés par l’origine sociale et comment chaque milieu génère un habitus qui oriente les conduites. Les pratiques de consommation sont donc révélatrices de cet habitus et témoignent d’écarts sociaux toujours importants. Aujourd’hui, c’est l’ecclectisme culturel qui semble jouer le rôle de frontière sociale, en opposant des catégories dominantes qui ont des goûts variés (le rap et l’opéra, le rugby et le golf), tandis que les catégories populaires sont plus exclusives dans leurs goûts et leurs pratiques.

3) De nouvelles inégalités : inégalités intra-catégorielles, inégalités de génération ?

La dégradation du marché du travail et le développement des emplois précaires sont à l’origine de nouvelles inégalités, qui se constituent souvent l’intérieur même des catégories sociales. Pour certains auteurs, on est en train de passer d’une société organisée en toupie à une société en sablier (A. Lipietz), avec une fragmentation de la classe moyenne, dont une partie est tirée vers le bas. On assisterait donc à une polarisation de la société. Le terme de polarisation renvoie à la dynamique inégalitaire de la société. Les extrémités se renforcent, au détriment des couches moyennes.

L’ascenseur social est en panne pour les classes moyennes. Pour les générations âgées de 30 à 34 ans, tandis que le niveau de diplôme croît et que les origines sociales s’élèvent, et donc que les candidats potentiels à l’entrée dans les classes moyennes abondent, la moitié des postes au sein des catégories intermédiaires de statut public ont simplement disparu (suppression d’un fonctionnaire sur deux depuis 2007), et leurs équivalents du privé ont connu une croissance trop lente pour absorber l’expansion des candidatures. L’expérience familiale du déclassement et les cas de collègues et de voisins confrontés aux mêmes maux diffusent l’idée que les progrès passés ne seront pas transmis à la génération à venir. Cette peur du déclassement constitue, pour le sociologue Louis Chauvel, l’une des caractéristiques majeures des classes moyennes aujourd’hui.