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Par : mj
Publié : 26 avril 2017

Comment expliquer le comportement électoral ?

I – Comment expliquer la participation électorale ?

A. Comment a évolué la participation électorale en France ?

La participation électorale est considérée comme le signe d’une démocratie représentative en bonne santé. Pourtant, depuis plusieurs décennie, la participation ne cesse de s’affaiblir. L’abstention est un phénomène majeur de ces quarante dernières années, dans la plupart des pays occidentaux (exception des pays ayant rendu le vote obligatoire comme la Belgique, la Grèce ou l’Italie). Il faut distinguer l’abstention des électeurs qui votent blanc ou nul, même si on peut y voir l’expression d’un même rejet du système politique. Mais pour mesurer l’ampleur du recul de la participation électorale, il faut également tenir compte des non-inscrits sur les listes électorales.

Plusieurs indicateurs permettent de mesurer la participation électorale :

  • L’inscription sur les listes électorales : le taux d’inscription sur les listes électorales correspond à la proportion d’inscrits dans une population donnée en âge de voter. En France, peuvent voter « tous les nationaux français majeurs des deux sexes, jouissant de leurs droits civils et politiques », comme le stipule l’article 3 de la Constitution. Depuis 1992 et la ratification du Traité de Maastricht, les « citoyens de l’Union Européenne » peuvent voter aux élections européennes et locales. En 2014, 88,6 % de l’ensemble de la population française d’âge adulte étaient inscrits sur les listes électorales, selon les chiffres de l’INSEE, soit 47,5 millions de Français inscrits. Aux États-Unis, le taux de non-inscrit est encore plus élevé : il avoisine les 30 % des électeurs potentiels.

Pour aller plus loin : Insee focus : l’inscription sur les listes électorales, mars 2017

  • Le taux de participation : le taux de participation correspond à la proportion d’électeurs inscrits qui se sont rendus aux urnes lors d’un scrutin.
  • Le taux de mobilisation électorale  : la mobilisation électorale correspond aux différentes actions mises en œuvre par les partis politiques pour diffuser une offre politique et persuader les électeurs d’apporter leur soutien par leur vote. Elle se mesure en calculant la proportion de votants à une élection parmi l’ensemble des électeurs potentiels.
  • Le taux d’abstention : l’abstention correspond au fait, pour un électeur inscrit, de ne pas se rendre aux urnes pour un scrutin légalement organisé. On calcule la plupart du temps un taux d’abstention en rapportant le nombre d’inscrits qui n’ont pas voté au total des inscrits. Il est un indicateur du climat de l’opinion et du lien entre les citoyens et leur représentation politique. Ainsi, en France, 42,8 % des inscrits sur les listes électorales se sont abstenus lors du premier tour de la législative de 2012, soit plus de 2 inscrits sur cinq. L’abstention augmente depuis plusieurs décennies, quelque soit le type de scrutin.

Pour aller plus loin : Évolution de l’abstention aux présidentielles en France, mars 2017

B. Qui sont les non-inscrits et les abstentionnistes ?

L’étude du profil sociologiques des non-inscrits et des abstentionnistes (c’est-à-dire de l’ensemble de ceux qui ne votent pas) permet de mettre en évidence des critères déterminants.

  • Le niveau de diplôme : les plus diplômés s’abstiennent moins que les autres, et les moins diplômés davantage.
  • La nationalité : les étrangers nés hors de France ayant acquis la nationalité sont moins souvent inscrits sur les listes électorales que les Français de naissance.
  • L’âge : le taux d’inscription sur les listes électorales augmente avec l’âge. L’abstention est plus forte chez les jeunes, souvent moins politisés que les autres classes d’âge, et chez les personnes âgées (qui peuvent être empêchées du fait d’une mobilité moins bonne).
  • L’activité et le statut professionnel : Les salariés du secteur public s’abstiennent moins, les salariés en CDI votent également davantage que ceux qui occupent un emploi à durée limitée.

Pour bien décrire le phénomène de l’abstention, il est nécessaire de distinguer deux formes d’abstentionnisme : l’abstentionnisme constant et l’abstentionnisme intermittent. L’abstention systématique désigne le comportement d’électeurs inscrits sur les listes qui ne se déplacent jamais pour voter, quelque soit le scrutin. Cela concerne environ 10 à 12 % de l’abstention à chaque élection. L’abstention intermittente désigne en revanche le comportement d’électeurs qui participent à certaines élections mais pas à d’autres, ou bien qui participent à un tour de scrutin mais pas à l’autre. Il s’agit de la majorité de l’abstention constatée aux diverses élections.

C. Comment expliquer l’inégale participation électorale ?

1) L’abstention, résultat d’un défaut d’intégration

Si la hausse de l’abstention concerne tous les groupes sociaux et toutes les classes d’âge, il faut remarquer que tous ne s’abstiennent pas dans les mêmes proportions. Les femmes au foyer, les veuves ou divorcées, les jeunes électeurs, les individus de faible niveau socio-économique ou culturel, les habitants de zone isolées ou de grands ensembles sont plus touchés par l’abstention que les autres catégories sociales. Comme le souligne Alain Lancelot, l’abstentionnisme est le reflet de « l’intégration à la société », ou plutôt d’un défaut d’intégration à la société. En clair, plus le lien social est ténu, et plus on aura tendance à s’abstenir. Statistiquement, on constate, en effet, que le chômage, la précarité et la désaffiliation sociale (éloignement des structures sociales telles que la famille, l’école, la communauté religieuse) sont des éléments de fragilité socio-économique qui conduisent à l’abstention et à la non inscription sur les listes électorales. Anne Muxel désigne ces abstentionnistes sous le terme d’abstentionnistes « hors le jeu ».

Pour comprendre le lien entre abstention et faible intégration, on peut faire référence à la notion de compétence politique, c’est-à-dire la capacité à se situer dans l’espace des opinions politiques, et par le fait de se sentir autorisé à émettre une opinion. Le degré de compétence politique est lié au niveau de diplôme ou à la position sociale : plus cette dernière est élevée, plus le sentiment de compétence politique est fort. Le second élément explicatif est l’intérêt pour la politique.

Avant l’introduction du suffrage universel, il existait un suffrage censitaire (seuls ceux qui payaient le « cens », un impôt payé par les catégories aisées, pouvaient voter). Mais si les barrières économiques à l’entrée du jeu politique ont aujourd’hui été levées, celles-ci subsistent encore sous une forme culturelle : il existe un « cens caché » (D. Gaxie). La politisation, entendue comme « attention accordée au fonctionnement du champ politique », est en effet inégalement distribuée dans l’espace social, et la principale variable explicative en est le niveau d’études atteint par les citoyens. Certains électeurs ne choisissent pas vraiment au moment du vote de s’abstenir ou de voter pour tel ou tel candidat, car ils n’ont pas les moyens de connaître et de maîtriser tous les enjeux du champ politique. L’abstention peut ainsi résulter d’un sentiment d’incompétence écartant les plus démunis du droit de vote.

2) L’abstention, un choix stratégique

L’abstention ne saurait se résumer à une exclusion du champ politique, reflet d’un défaut d’intégration. On observe également la montée d’une abstention « dans le jeu politique », qui est le fait d’électeurs plus jeunes, plus instruits et bien insérés socialement. Leur abstention n’est pas systématique, et dépend étroitement du contexte politique. Ils restent politisés, mais ne se déplacent que s’ils pensent que le scrutin présente un enjeu important ou s’ils se reconnaissent dans une offre politique particulière. L’abstention est alors une forme de participation politique, comme d’autres formes moins conventionnelles (manifestation, pétition...).

Enfin, l’abstentionnisme peut correspondre à un rejet de la démocratie représentative, comme on le trouve dans le courant anarchiste et libertaire.

3) Des facteurs conjoncturels

L’abstention intermittente touche tous les groupes sociaux et peut avoir des facteurs explicatifs conjoncturels, c’est-à-dire qui dépendent du contexte particulier de chaque élection. Ces facteurs peuvent être :

  • La fréquence des élections : les élections législatives suivent les présidentielles, et sont bien moins médiatisées que ces dernières. Cela tend à limiter la mobilisation pour les législatives.
  • L’enjeu du scrutin : la participation diffère entre les élections présidentielles, européennes et municipales, selon que les individus perçoivent un intérêt réel pour eux au fait d’aller voter.
  • La prédictibilité du résultat de l’élection : les individus se mobilisent moins lorsque le résultat de l’élection leur semble déjà acquis et qu’ils pensent que leur vote n’y changera rien.
  • Des variables externes : la date de l’élection, notamment, peut avoir une influence sur la participation électorale. Les élections tenues en périodes de vacances scolaires ou lorsque le temps est beau connaissent une participation électorale souvent moindre.

Pour aller plus loin :
- Insee Première : Xavier Niel et Liliane Lincot, « L’inscription et la participation électorales en 2012. Qui est inscrit et qui vote », Insee, 2012
- Une analyse d’Anne Muxel : « Abstention : défaillance citoyenne ou expression démocratique ? », Cahiers du Conseil constitutionnel n° 23, février 2008
- Un article de Céline Braconnier : « Qui sont les abstentionnistes (et pourquoi ils ne votent pas) ? », pour le Nouvel Obs.
- De la même Cécile Braconnier, avec Jean-Yves Dormagen, « La présidentielle 2017 face à la nébuleuse des abstentionnistes »
- Luc Rouban, « La présidentielle de 2017 est une élection par défaut »

II – Quels sont les déterminants du vote ?

A. Le rôle des « variables lourdes »

1) La géographie électorale

La sociologie électorale tire son origine des travaux pionniers d’André Siegfried réalisés au début du XXe siècle qui compare les comportements électoraux avec la géologie du sol, l’habitat, le régime de propriété et la pratique religieuse. Dans Tableau politique de la France de l’Ouest (1913), André Siegfried propose un modèle d’analyse électorale fondée sur la structure sociale telle qu’elle résulte du type de sol, du mode de peuplement et du régime de propriété. Pour lui « le granit vote à droite, le calcaire vote à gauche ». Un sol granitique produit en effet un terrain accidenté et donc un habitat dispersé, c’est-à-dire de grandes fermes possédées par de grands propriétaires. Les communautés y sont davantage repliées sur elles-mêmes, plus fortement hiérarchisés, et l’influence du clergé est plus forte, ce qui favorise le vote à droite. Au contraire, un sol calcaire permet un développement de grandes communautés du fait de la rareté de l’eau, une population de petits et moyens propriétaires où les relations sociales sont moins hiérarchisées et plus égalitaires, ainsi que plus éloignées de l’influence de l’Église. Le vote à gauche domine.

2) L’influence des caractéristiques socio-démgraphiques

A l’Université de Columbia, à l’occasion des élections présidentielles de 1940, des sociologues, notamment Paul Lazarfeld, ont cherché à savoir si le vote était influencé par des variables sociologiques ou s’il était le fruit des campagnes électorales. En interrogeant régulièrement des électeurs, ils s’aperçoivent que la grande majorité d’entre eux a arrêté son choix avant même l’ouverture de cette campagne sans en changer par la suite. Plus encore, ils remarquent que cette orientation initiale était étroitement liée au groupe d’appartenance de chacun, défini par son statut social, sa religion et son lieu de résidence. Lazarsfeld montre ainsi qu’on peut prédire le vote d’un individu en connaissant quelques-unes de ses caractéristiques sociales (statut social, lieu de résidence, religion). Les électeurs protestants aisés qui vivent en milieu rural votent à 75% pour le Parti républicain, et les électeurs catholiques issus de milieux urbains défavorisés votent à 75% pour le Parti démocrate. Pour Lazarsfeld, "les gens pensent politiquement comme ils sont socialement".

Il s’agit d’une approche déterministe puisqu’on en vient à considérer que les opinions politiques sont façonnées par le milieu d’origine, et qu’il existe des variables lourdes du comportement électoral.

De nombreuse études semblables ont eu lieu en Europe. Elles ont souvent démontré l’importance d’un vote ouvrier, clairement marqué à gauche, et tout particulièrement vers le Parti Communiste. Guy Michelat et Michel Simon confirment dans les années 1960 que ces facteurs socio-démographiques sont déterminants. Le clivage électoral majeur oppose le monde ouvrier, majoritairement déchristianisé, qui voit dans le Parti communiste le défenseur naturel de la classe ouvrière, et vote en majorité pour la gauche, à celui des catholiques déclarés, principalement issu des classes moyennes rurales ou urbaines, acquis aux valeurs et aux partis de droite.

Dans la continuité de cette approche, on parle des variables lourdes explicatives du comportement électoral : il s’agit de l’ensemble des facteurs sociaux et culturels les plus explicatifs du vote. Les variables lourdes du comportement électoral sont les variables identifiées comme étant les plus prédictives du comportement électoral d’un individu, c’est-à-dire du parti pour lequel il va voter ou du fait qu’il va préférer voter ou s’abstenir. On relève en particulier la religion qui implique un système de valeurs influençant les choix et préférences politiques, ainsi que la classe sociale. La connaissance de ces variables et de leur poids permet de dresser des régularités statistiques, bien qu’il ne s’agisse pas de relations mécaniques et absolues.

Les variables lourdes du vote en France sont :

  • La religion : les catholiques pratiquants votent traditionnellement à droite
  • La classe sociale : les ouvriers ont voté majoritairement à gauche jusqu’à la fin du XXe siècle
  • Le patrimoine et le statut professionnel : un patrimoine élevé est prédictif d’un vote à droite, tout comme le fait d’être indépendant. L’effet-patrimoine est aujourd’hui encore très présent, alors que les autres variables lourdes ont plutôt tendance à décliner.
  • Le genre : les femmes ont longtemps été abstentionnistes et ont voté plus à droite que les hommes, mais ce n’est plus vrai. Cependant, elles semblent voter moins pour les partis situés aux extrêmes de l’échiquier politique que les hommes
  • L’âge et la génération : l’âge affecte le degré de participation électorale, et les jeunes votent souvent plus pour des formations politiques radicales que les personnes âgées. La génération peut aussi avoir un effet sur l’orientation idéologique, notamment parce que les différentes générations n’ont pas connu les mêmes événements politiques déterminants dans leur jeunesse, comme la génération étudiante en mai 1968.

Pour mesurer les déterminismes, Robert Alford propose un indice simple, qui fait la soustraction entre le pourcentage d’ouvriers qui votent à gauche et celui des non-ouvriers qui votent à gauche. Plus l’indice [1] est élevé, plus le vote de classe est important. La lecture de travaux statistiques récents semble montrer que le vote de classe est en déclin, puisque l’indice d’Alford est en chute dans de nombreux pays.

De nombreux sociologues expliqueraient ce déclin du vote de classe par par le passage à la société post-industrielle. La tertiarisation de l’économie, la montée des cols blancs et la « moyennisation » de la société viendraient brouiller les frontières de classe. La hausse du niveau d’études et la montée des valeurs hédonistes et permissives du « post-matérialisme » théorisé par Ronald Inglehart rendraient les citoyens plus autonomes et critiques. Elles favoriseraient l’émergence d’une nouvelle gauche (écologistes, alternatifs), défendant des enjeux non pris en charge par les partis traditionnels. Ces transformations éroderaient les clivages anciens, et rendraient les électeurs plus sensibles à la conjoncture et aux paramètres de l’offre électorale.

3) L’approche psycho-sociologique

Sans récuser les résultats que mettent en évidence les variables lourdes du comportement électoral, une seconde approche mène une explication différente en partant de variables psychologiques individuelles. Cette approche est nommée d’après l’université du Michigan aux États-Unis où elle s’est développée, notamment avec les travaux d’Angus Campbell. Cette approche, dite du « paradigme de Michigan », conteste la dimension déterministe des analyses de l’école de Columbia. Au contraire, elle met l’accent sur le choix de l’électeur, qui répond à une identification partisane. Les électeurs ont un attachement affectif durable à certaines formations politiques qui est le déterminant principal de leur vote. Les électeurs acquièrent cet attachement au travers de la socialisation politique et le maintiennent dans le temps. Ils se préoccupent alors plus de voter pour un parti que pour des propositions concrètes ou des idées. L’acte de vote cesse d’être un acte aveugle et devient un "acte de foi" lorsque l’identification partisane est forte.

Les conclusions des modèles de Columbia et de Michigan convergent, malgré leurs divergences d’interprétations : le vote dépend de la socialisation et de variables lourdes qui situent l’individu dans la société. À ces modèles s’oppose un troisième mode de compréhension des comportements électoraux, le paradigme de l’électeur rationnel.

Pour aller plus loin
- Le vote des catholique
- Un vote de classe éclaté
- L’orientation sexuelle influence-t-elle le vote ?

B. La montée de la volatilité électorale

Un autre courant sociologique, l’individualisme méthodologique, estime qu’il faut représenter le vote comme un acte rationnel. Chaque individu essaie d’obtenir à travers son vote la plus grande satisfaction possible par rapport à ses intérêts. Sa décision est le fruit d’un arbitrage rationnel entre gains et coûts que représentent un candidat. Le vote est donc le résultat de la confrontation entre l’offre des candidats et la demande des électeurs, comme dans n’importe quel marché.

Au tournant des années 1980, certains chercheurs, constatent l’affaiblissement de l’affiliation déclarée à un parti et la progression d’une volatilité électorale, vont avancer la montée d’un électorat stratège qui pourrait exprimer un vote sur enjeu. Le choix électoral serait influencé par les prises de position des différents candidats sur les problèmes placés au cœur du débat public. Lorsque l’ensemble de la population considère un thème comme crucial, les électeurs vont choisir le candidat qui semble le mieux préparé pour résoudre les problèmes qui se posent sur ce thème. Il peut s’agir par exemple de la crise économique, du chômage, de l’insécurité, de l’Union Européenne. Dans ce cas, le vote n’est plus déterminé mais correspond à des choix individuels et rationnels. Cela suppose que l’électeur, plus instruit et informé, perçoive des différences de position entre les candidats et vote pour un candidat parce qu’il est proche de sa position sur le sujet, et non en fonction de son étiquette politique.

Il semble que l’émergence du modèle du vote sur enjeu corresponde empiriquement à une évolution du comportement des électeurs. Ceux-ci sont de plus en plus mobiles, c’est-à-dire qu’ils ont de plus en plus tendance à ne pas systématiquement voter pour les mêmes partis. On mesure cette mobilité par un indice de volatilité électorale. L’indice de volatilité électorale permet de saisir les modifications de comportements entre deux votes. Il mesure les variations nettes (absolues) du nombre d’électeurs pour l’ensemble des partis entre deux consultations. Il varie entre 0 (volatilité nulle, personne n’a changé de comportement électoral) et 100 (changement extrême de clivage partisan entre les deux élections, tous les électeurs ayant voté pour un parti à la première élection ont voté pour l’autre à la deuxième et vice-versa).

Depuis les années 1960, on constate un effritement de la stabilité du comportement électoral, et notamment une diminution de l’aspect prédictif des variables lourdes explicatives du comportement électoral. Ce phénomène a été observé dans de nombreuses démocraties occidentales.

Cet essor de la volatilité électorale a été associée au développement du comportement de l’électeur stratège et du vote sur enjeu. Toutefois, il faut nuancer largement cette analyse : seule une minorité des électeurs apparaît comme des électeurs instruits et stratèges. La volatilité la plus forte se fait entre participation et abstention (abstentionnisme intermittent). C’est d’ailleurs dans cette forme d’abstentionnisme que se jouent souvent les alternances politiques (ce fut le cas en 2002 en France, ou bien aux États-Unis, où le camp démocrate n’est pas parvenu à mobiliser aussi fortement son camp qu’Obama).

Par ailleurs, la volatilité électorale peut être vue comme le fruit des transformations de l’offre électorale, et en particulier de la multiplication des partis à l’intérieur d’un même camp politique. Le franchissement du clivage droite-gauche demeure assez rare.

Enfin, parmi les "transgressifs" (ceux qui passent d’un vote de gauche à un vote de droite ou inversement), on ne peut pas dégager un profil unique. Certains correspondent au profil de l’électeur stratège (informés et politisés), mais d’autres correspondent au profil inverse : faible compétence et faible intérêt pour la politique.

Il est donc difficile de confirmer l’existence d’un "homo politicus" qui déciderait de son vote de manière rationnelle en fonction de ce que proposent les différents candidats. Les études montrent au contraire que les variables sociologiques continuent de peser assez lourdement sur les comportements électoraux.

III – Quel rôle jouent les médias dans la détermination des attitudes politiques ?

A. Un rôle important

Les médias désignent l’ensemble des moyens de diffusion de l’information. En tant que sources principales d’accès à l’information, ils participent à la formation des représentations politiques. Du fait d’une forte audience auprès des électeurs potentiels, ils sont au cœur des campagnes électorales, et les hommes et femmes politiques tâchent de s’en servir comme d’une ressource au service de la diffusion de leurs idées.

Des politistes américains ont mis en avant l’impact négatif des médias sur la forme que prennent les débats politiques, sur le type d’information relayée et le contenu de celle-ci. Ils ont relevé le fait que le traitement médiatique du politique tendait souvent à réduire l’actualité aux rivalités de personnes et aux scandales. L’accent serait mis sur le superficiel et non sur l’essentiel du discours politique, sur les « petites phrases » plutôt que sur les idées de fond. Cela viendrait expliquer une tendance à l’abstention observée aux États-Unis depuis les années 1970-80, qui ne serait que la concrétisation d’une distance toujours plus grande entre les citoyens et leurs représentants politiques, distance entretenue par un traitement médiatique poussant au cynisme.

En France, le sociologue Pierre Bourdieu a montré que la télévision diffuse, de par le format de ses émissions, une vision déformée de la réalité. Ils ne sont pas neutres. Les sujets courts, les effets de cadrage [2] et les choix journalistiques, l’uniformisation des informations sur les différents supports mettent l’accent sur des événements qui ont parfois une faible portée politique, et au contraire réduisent au minimum les informations qui seraient pourtant nécessaires aux citoyens pour faire un choix éclairé et exercer leurs droits démocratiques.

Plus récemment, des travaux ont mis l’accent sur la couverture médiatique des élections. Il apparaît que les médias ont le pouvoir d’attirer l’attention des spectateurs et des responsables politiques sur un enjeu, de le transformer en un enjeu politique et d’imposer son traitement dans l’agenda des réformes et des campagnes en période électorale : les médias participent à la mise sur agenda politique d’une question particulière. Du coup, les médias jouent un rôle important, et tout l’enjeu des campagnes électorales peut se résumer en une lutte pour hiérarchiser les thèmes et problématiques abordés et les faire évoluer vers ceux qui sont les plus favorables à tel ou tel candidat. Des politistes ont ainsi étudié la focalisation médiatique sur le thème de l’insécurité pendant la campagne présidentielle de 2002. Celle-ci a permis d’avantager Jean-Marie Le Pen, candidat de l’extrême droite française, qui a fait de l’insécurité un de ses thèmes de prédilection. À l’inverse, le thème de l’environnement a été totalement absent du débat lors des élections présidentielles de 2017 et les deux candidats qualifiés au second tour n’avaient aucune proposition phare en la matière. En fin de compte, en déterminant l’agenda politique, les médias ne disent pas aux gens ce qu’il faut penser mais à quoi il faut penser.

Enfin, un certain nombre d’analyses ont porté sur l’impact des sondages, qui se sont multipliés depuis quelques décennies. Les sondages ont un cadre légal depuis la fin des années 1970 en France, date de création de la Commission des sondages, laquelle définit ces derniers comme étant une "opération visant à donner une indication quantitative de l’opinion d’une population au moyen d’un échantillon représentatif de la population". On accorde aux sondages un rôle prédictif, c’est-à-dire qu’ils devraient permettre de prévoir les résultats des élections. Cependant, ils sont eux-mêmes de nature à orienter les votes. Par exemple, un scrutin que l’on pense "joué d’avance" favorisera l’abstention électorale, ce qui peut avoir une influence sur son résultat.

On peut considérer que les sondages sont un outil d’information supplémentaire, ce qui permet un meilleur fonctionnement démocratique. Cependant, ils influencent le fonctionnement de la sphère politique, et ne sont pas qu’un moyen d’information sans influence sur ce qu’il permet d’observer. Être bien positionné dans les sondages devient un enjeu primordial pour les personnalités politiques, puisque c’est notamment en fonction de cette position qu’ils seront consultés et auront accès à une visibilité médiatique. Les personnalités politiques acceptent donc les règles du jeu imposées par les sondages, et notamment les thèmes que les faiseurs de sondage choisissent de mettre en avant.

Si les médias ne font pas l’élection, et n’influencent pas les opinions politiques des individus, ils ont tendance à restreindre et à imposer les acteurs et les enjeux du champ politique. L’influence n’est donc pas directe, mais diffuse. Quoi qu’il en soit, l’impact des médias sur la formation des opinions individuelles reste difficile à mesurer.

B. Mais à relativiser

Depuis l’avènement des médias de masse (radio, télévision et aujourd’hui Internet), la science politique cherche à mesurer l’effet des campagnes électorales – et leur relais dans les médias – sur les électeurs.

Les premières recherches ont eu lieu aux États-Unis, effectuées par une équipe de l’Université de Columbia menée par Paul Lazarsfeld au milieu des années 1940. Elles ont montré que l’influence directe de la campagne et de ses relais médiatiques était en fait assez limitée. En effet, il ressort de ces recherches que ce sont avant tout l’origine et le milieu social d’appartenance qui déterminent le vote (« On pense politiquement comme on est socialement »), les campagnes électorales ne modifiant que faiblement l’orientation des votes. Lorsque Lazarsfeld étudie les élections présidentielles américaines de 1940, il remarque que seuls 8 % des électeurs changent leurs intentions de vote entre mai et novembre 1940. En réalité, les médias avaient peu de prise sur le vote des électeurs, et ce sont surtout les « leaders d’opinion » qui faisaient preuve d’efficacité pour activer les convictions politiques le temps d’une campagne électorale. Ces leaders d’opinion sont des individus qui, dans chaque groupe social, sont plus proches des débats politiques et plus exposés aux médias que la moyenne des individus qui composent le groupe. On estime leur part à 10 % d’une population observée. Ce sont eux qui peuvent influencer leurs proches, selon cette théorie du « two-step flow of communication », la communication à deux étages [3]. Les organisations ont rapidement compris cela. Elles appliquent d’ailleurs toujours des techniques de recrutement de ces leaders au sein des groupes sociaux, afin de faire pencher les électeurs volatils vers leur candidat. Il est d’ailleurs assez intéressant de remarquer que les campagnes se focalisent souvent sur ce faible pourcentage d’électeurs susceptibles de changer leur vote, notamment entre les deux tours d’une élection. Ce sont donc les électeurs qui sont justement les plus éloignés de la sphère politique, et donc les moins susceptibles de recevoir les messages énoncés pendant les campagnes, qui sont visés par celles-ci.

Un peu plus tard, des travaux s’étant penchés sur l’effet plus particulier de la télévision vont également conclure sur un effet limité de l’information de masse, et de l’information politique en particulier. Dans les années 1960, des psychologues ont montré que les individus sélectionnent parmi les informations reçues celles qui viennent alimenter leurs positions politiques d’origine. On peut citer trois éléments : la sélection éditoriale, la réception différenciée et la mémorisation sélective. Tout d’abord, les études ont montré que les individus ont tendance à choisir des médias dont les traitements éditoriaux vont dans le sens de leurs convictions politiques. Ensuite, les individus ne perçoivent pas de la même manière le même programme qui fait intervenir des responsables politiques : il est rare de voir quelqu’un reconnaître que l’adversaire de son candidat a été meilleur dans le débat. Enfin, les individus ne mémorisent pas de la même manière les informations reçues de la télévision : on a plus de mal à retenir des éléments qui viennent contredire notre façon de penser que les éléments qui viennent la confirmer.

Notes

[1] L’indice est égal à 100 : Dans ce cas, tous les ouvriers votent pour la gauche alors qu’aucun non-ouvrier ne vote pour la gauche. On a donc un vote de classe parfait.
L’indice est égal à 0 : La proportion d’ouvriers et de non-ouvriers qui votent à gauche est la même. Il n’y a donc pas de vote de classe.
L’indice est compris entre 0 et 100 : C’est le cas le plus courant. Dans ce cas, plus l’indice tend vers 100, plus le vote de classe est marqué.
L’indice est négatif : Dans ce cas, le % de non-ouvriers votant pour la gauche dépasse celui des ouvriers.

[2] la façon dont les sujets sont traités dans les médias joue un rôle sur la façon dont le public va percevoir le sujet, ainsi que sur les solutions qui paraîtront adéquates au problème soulevé. Ainsi, présenter le chômage comme le résultat d’une attitude individuelle et non comme la conséquence non voulue d’un manque d’emploi peut modifier la perception du phénomène dans l’opinion publique, et rendre plus ou moins acceptable certaines mesures - comme le suivi plus strict des chômeurs et la suspension des indemnités en cas de refus d’offre d’emploi

[3] l’adoption d’une opinion au sein de groupes sociaux se réalise en deux temps. Dans un premier temps, l’opinion nouvelle est adoptée par un petit nombre d’autorités influentes au sein du groupe. Ces individus sont eux-mêmes influencés par certains médias. Dans un second temps, ces leaders d’opinion deviennent prescripteurs auprès de leur groupe d’influence. Il n’y a donc pas d’influence directe des messages médiatiques sur l’ensemble de la population ; elle s’exerce seulement sur une partie de la population, la plus intéressée par les questions politiques. En matière politique, la population est davantage sensible aux choix des personnes qui font partie de son environnement proche qu’au discours des médias.