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Par : mj
Publié : 31 mars 2017

Quels sont les répertoires de l’action politique aujourd’hui ?

La participation politique est définie par P. Braud comme l’ensemble des activités, individuelles ou collectives, susceptibles de donner aux gouvernés une influence sur le fonctionnement du système politique. On distingue classiquement deux grandes formes de participation politique : la participation politique conventionnelle et les formes non-conventionnelles de participation, mais cette distinction est aujourd’hui contestée. On peut également opposer la participation électorale et les formes de participation non-électorale. Chacune de ces deux formes de participation politique pouvant avoir – ou pas – une dimension protestataire.

Définitions :

  • Ce que l’on appelle traditionnellement les formes conventionnelles de la participation renvoient à toutes les activités politiques qui se déroulent dans un cadre légal sans remettre en cause la légitimité du système. La participation politique conventionnelle désigne donc l’implication du citoyen dans la vie politique institutionnalisée. Elle se structure autour du vote (participation électorale) et comprend tout ce qui concourt à produire le processus électoral (écouter des émissions politiques, lire la presse, avoir des débats ou des discussions politiques, assister à un meeting politique, soutenir un parti politique, adhérer à un parti politique, militer dans un parti politique… → participation partisane).
  • La participation non-conventionnelle quant à elle renvoie à toutes les formes de participation protestataire qui se situent aux marges du système de la démocratie représentative. Il s’agit d’influencer les décisions prises par les représentants élus en recourant à d’autres moyens d’action que le vote.

La protestation politique peut se définir comme une forme de participation politique correspondant à des actions contestataires (c’est-à-dire dirigées « contre » le pouvoir, le gouvernement, une politique particulière…), collectives et directes (elles mettent face à face les citoyens et les détenteurs du pouvoir). Elles peuvent être légales ou illégales et sont parfois violentes. C’est une forme de participation politique qui permet aux citoyens de reprendre la voix qu’ils ont temporairement délégués à leurs représentants.

Opposer participation conventionnelle (électorale) et protestataire peut paraître excessif : on peut voter "contre" le gouvernement en place, ou "contre" le système politique en choisissant un vote extrême. Manifester n’est pas toujours synonyme de rejet du système politique ; au contraire, avec le temps, la manifestation s’est ritualisée, routinisée et n’apparaît plus une remise en cause du système de démocratie représentative.

I – La participation politique peut prendre différentes formes

A. L’acte électoral, une forme ritualisée de la participation politique

1) Les grandes étapes de l’instauration du vote

Allez voir ici les grandes étapes de l’instauration du vote.

On peut constater qu’au cours de l’histoire, le vote a connu un certain nombre de transformations.

  • Un élargissement : de plus en plus de catégories de personnes ont pu voter. La France a d’abord connu un suffrage censitaire (1791), puis universel masculin à partir de 21 ans (1848). Puis les femmes ont obtenu le droit de vote (1944), puis 18-21 ans (1974). Le dernier élargissement du droit de vote a concerné les citoyens européens pour certains scrutins.

Le vote suppose un individu responsable, c’est-à-dire autonome et rationnel, capable de choisir de façon raisonnée et raisonnable entre les différents candidats qui se présentent. Ces qualités ont un temps été déniées aux catégories sociales exclues du suffrage (y compris du suffrage universel) : personnes non imposables, femmes, mineurs, militaires…

Ce processus d’élargissement n’est pas totalement achevé : régulièrement ressurgit le débat sur l’abaissement de l’âge minimum à 16 ans et celui sur le droit de vote aux élections locales aux étrangers résidant en France.

  • Le vote est un outil de pacification des relations sociales. Il permet d’éviter les conflits (« Grâce au suffrage universel, il n’y a plus de révolution possible car il n’y a plus de révolution à tenter » disait Léon Gambetta). La généralisation du vote a contribué à délégitimer (à rendre moins acceptable) la violence politique car il est possible d’exprimer pacifiquement ses opinions ; si on n’est pas d’accord avec les gouvernants, l’alternance est possible.
  • Un processus d’individualisation du vote. L’électeur s’est émancipé des dominations sociales traditionnelles, qu’il s’agisse de l’influence des figures dominantes traditionnelles (noble, notable, ecclésiastique) ou de celle de la communauté villageoise (le vote a longtemps été perçu comme une pratique collective qui doit exprimer l’unité et l’identité du village). Les pratiques du vote ont d’ailleurs évolué afin de permettre une réelle individualisation du vote. L’évolution des techniques électorales (installation de l’isoloir en 1913, enveloppe, bulletins imprimés,…) a eu pour objectif de protéger l’électeur contre les pressions sociales. L’école républicaine a également développé une représentation du vote comme choix personnel et a cherché à donner à chacun les compétences nécessaires pour faire un choix autonome et rationnel.

2) Le vote comme rituel

Un rituel peut être défini sociologiquement comme une pratique sociale caractérisée par sa répétition, par le caractère codifié des conduites, par sa charge symbolique et par l’efficacité attendue de son accomplissement (un rituel met également en contact le profane, l’électeur, et le sacré, le politique).

De ce point de vue, le vote est un rituel pour plusieurs raisons :

  • Il se reproduit à dates régulières au même titre que les anniversaires, les pratiques religieuses, la rentrée scolaire, la fête nationale… ;
  • Il est codifié comme le déroulement d’une messe, une remise de la légion d’honneur ou le conseil des ministres du mercredi… On vote toujours le dimanche. Le jour de l’élection, l’électeur se rend au bureau de vote, il montre sa carte d’identité et sa carte d’électeur. Un scrutateur vérifie son identité. On regarde s’il est bien inscrit sur les listes électorales. Ensuite, il prend les bulletins de vote sur la table. Il entre dans l’isoloir pour faire son choix. Il met un bulletin dans l’enveloppe. Enfin, en sortant de l’isoloir, il dépose l’enveloppe dans une urne. Un scrutateur dit « a voté », et l’électeur signe la liste d’émargement. À la fin de la journée, il faut procéder au dépouillement : un bureau composé de personnes désignées par le Maire compte les suffrages exprimés (ce sont ceux où il y a le nom d’une personne). Il compte aussi les bulletins blancs (ceux où il n’y a rien (ceux où il n’y a rien d’écrit) et les bulletins nuls (ceux où le nom est barré ou ceux qui comportent quelque chose d’écrit).

Le vote a une également forte dimension symbolique. L’acte électoral a une portée symbolique à la fois dans son accomplissement et dans l’efficacité qui en est attendue :

  • dans son accomplissement : l’acte électoral contribue à l’intégration du citoyen à la collectivité, il symbolise l’égalité politique des citoyens, il substitue au conflit ouvert un affrontement ritualisé entre adversaires politiques et il permet l’expression des votes protestataires. Voter est également un acte qui marque son appartenance à la collectivité. On perçoit nettement cette dimension chez les jeunes qui vont voter pour la 1ère fois, ou bien chez des personnes naturalisées pour qui voter marque l’intégration à leur nouveau pays.
  • dans l’efficacité attendue du vote : le vote est censé d’une part permettre un contrôle efficace des gouvernés sur les gouvernants, d’autre part légitimer les gouvernants, ce qui favorise l’acceptation pacifique de l’ordre politique par les citoyens (en ce sens, le vote est une procédure conservatrice de l’ordre social). Cela suppose que les citoyens acceptent le « consensus de la patience », c’est-à-dire se soumettre à l’attente électorale.

B. La participation politique ne se limite pas au vote

En reprenant le concept de répertoire d’action à Charles Tilly, on peut définir les répertoires d’action politique comme l’ensemble des moyens d’action politique auxquels un individu ou un groupe a accès à un moment donné de l’histoire pour s’exprimer sur le plan politique. Modes d’action politique disponible dans une société donnée à un moment donné de son histoire. Chaque groupe mobilisé, en fonction de sa culture protestataire, maîtrise une liste particulière de ces formes d’action.

II – Comment évoluent les formes de participation politique ?

A. Sur le long terme : pacification, individualisation, diversification et rejet de la professionnalisation

La transformation des formes de participation politique se dessine autour de trois axes : l’individualisation de l’engagement, l’anti-professionnalisation de la politique et la pacification.

  • L’individualisation de l’engagement est la marque de l’individualisme, entendu sociologiquement. L’individualisme désigne le fait que chaque individu devient plus autonome, moins soumis aux contraintes du groupe auquel il appartient. Un engagement plus individualisé est un engagement à géométrie variable dans le temps et dans l’espace, plus flexible que les participations politiques conventionnelles. Il est en effet moins ou pas encadré par des règles strictes, il est plus spontanées, et permet à l’individu de s’intégrer dans le débat public lorsqu’il estime que ses intérêts doivent être défendus, sans pour autant le contraindre à un investissement sur le long terme comme c’est le cas par exemple pour une adhésion à un parti politique. La hausse du niveau de vie, la scolarisation croissante et les innovations technologiques favorisent à la fois l’engagement et le retrait, la distance et l’implication. En élevant le sentiment de compétence politique, ces changements favorisent l’engagement et la prise de parole. Mais ils s’accompagnent également un refus plus important des contraintes inhérentes au militantisme politique traditionnel (par exemple, faire campagne pour un candidat qu’on n’apprécie parce qu’il a été choisi par le parti). D’ailleurs, les actions qui sont les moins coûteuses en temps et en investissement personnel sont celles qui sont les plus utilisées. Ainsi, en 2008, les 2/3 des sondés ont répondu avoir déjà signé une pétition. L’engagement est donc plus distancié.
  • L’anti-professionnalisation. Elle est liée à une crise de représentation des partis politiques et des syndicats. Les actions collectives rejettent de plus en plus la professionnalisation de la politique et de la représentation, se méfiant de la constitution d’une forme d’oligarchie politique, où le pouvoir appartient de fait à une petite minorité d’individus issus des mêmes sérails et que ne représenteraient plus vraiment le peuple. Cette anti-professionnalisation conduit à la volonté d’instaurer une démocratie dite « participative », les conseils de quartiers, les referendums d’initiative locale, etc.
  • La pacification : le degré de violence des formes de protestation diminue sensiblement – même si la violence n’est pas disparu aujourd’hui (on peut prendre pour exemple les affrontements entre jeunes et forces de l’ordre, ou encore l’affaire de la chemise arrachée lors d’un conflit à Air France…). La réponse des autorités est également plus pacifique (pensez qu’au XIXème siècle, en cas de grève, on envoyait l’armée qui pouvait tirer sur la foule). La formulation des revendications en termes juridiques, qui peuvent être prises en compte par les autorités, permet de faciliter le dialogue et de diminuer le degré de violence lors d’un conflit.

B. Une grille d’analyse théorique : les répertoires d’action de Tilly

Le sociologue et historien américain Charles Tilly explique que chaque société dispose d’un répertoire d’action politique qui se transforme en même temps que la société se transforme. En France, il distingue ainsi deux principaux répertoires d’action politique. Au répertoire « communal-patronné » qui domine aux XVIIe et XVIIIe siècles succède à compter de 1848 le répertoire « national-autonome ». Depuis les années 1980, la question de l’émergence d’un troisième répertoire se pose : incarné notamment par l’altermondialisme, il porte sur des enjeux internationaux, donne une place centrale à l’expertise, au droit et aux médias, et repose sur des moyens d’action innovants (désobéissance civile, actions festives et ludiques, etc.). Par ailleurs, l’évolution des répertoires d’action est dépendante de la conjoncture politique : les mobilisations protestataires adaptent leurs modes d’action à la réponse des autorités, à la popularité du mouvement, au nombre de leurs alliés, etc. Par exemple, les citoyens recourent davantage à la manifestation dans un contexte où leur opinion n’est pas majoritaire à l’Assemblée nationale, ainsi que l’illustrent les récentes manifestations contre le mariage homosexuel.

1) Du répertoire « local-patronné » au répertoire « national-autonome »

Une infographie illustrant la notion.

Dans un premier temps, c’est le « modèle local patronné » qui domine (1650-1850). La sphère d’action des individus est locale : l’action se déroule dans des lieux qui représentent l’objet du mécontentement. Les populations ont recours à des notables intégrés dans le système politique (prêtres, nobles) (d’où le terme « patronné » que donne Tilly à ce répertoire d’action). Les actions sont souvent violentes : on assiste à de brusques flambées de violence soit à la suite d’une forte montée des prix des produits alimentaires, soit à cause d’une augmentation des impôts locaux, soit parce que les machines étaient susceptibles de dévaloriser le travail.

Le modèle « national-autonome » va prendre le relais entre 1850 et 1980 sans faire disparaître totalement les mobilisations politiques locales. Les revendications sont présentées à l’échelle de la nation : l’action collective est centrée sur le cadre national pour correspondre aux autorités politiques. Les lieux où s’expriment la contestation sont des lieux symboliques du pouvoir politique national : manifestations de la République à la Nation à Paris ou marche sur les champs Élysées jusqu’à l’arc de Triomphe... Ces formes d’action passent par des groupes clairement identifiés (partis, syndicats, groupes d’intérêt) : les revendications s’expriment clairement sous la forme d’un programme (elles sont donc rationalisées). Les flambées de violence spontanées laissent la place à des actions collectives organisées. La violence n’est plus que résiduelle (échauffourées avec la police en fin de manifestation…)

2) Un troisième répertoire d’action politique depuis les années 80 ?

On peut s’interroger sur l’apparition d’un répertoire d’action politique de 3ème génération depuis les années 1980 (qui ne fait toutefois pas disparaître le répertoire national autonome).

Depuis les années 1980 et la montée en puissance des nouveaux mouvements sociaux, il semble que le répertoire d’action collective change à nouveau. Le politologue Erik Neveu le définit, dans la lignée de Tilly, comme un nouveau modèle, "transnational-solidariste". Ce répertoire "transnational-solidariste" est le fruit d’une société post-industrielle qui est marquée par la mondialisation économique, la mondialisation de l’information et des réseaux sociaux ainsi que la montée de l’individualisme.

Ce nouveau répertoire d’actions présente des caractéristiques qui le distingue du précédent. Les actions prennent de plus en plus une dimension internationale, à l’exemple du mouvement altermondialiste, censé unir les peuples du monde, ou des actions de Greenpeace ou encore des Femen. La mobilisation est également forte sur les réseaux sociaux et sur Internet. Sur le plan de la forme, l’action collective est souvent organisée de manière réticulaire (en réseau) plutôt que de manière hiérarchique. Les militants s’autonomisent : il sont plus réticents à la délégation du pouvoir et éprouvent une certaine défiance vis-à-vis de la démocratie représentative (désyndicalisation, baisse du militantisme). Des procédures de démocratie interne sont aussi mises en place (Nuit Debout), et l’exigence de transparence est de plus en plus forte. Enfin, les actions de ce nouveau répertoire ont souvent une démarche innovante : actions festives (Gay Pride), désobéissance civile, cyberactivisme, contre-sommets (Forum Social mondial)… Les formes de protestation sont toutes plus ou moins spectaculaires : il y a une mise en scène destinée aux médias dans le but d’interpeler l’opinion publique. Le relais médiatique est d’ailleurs un facteur décisif de succès. Par ailleurs, ce type d’action a fréquemment recours à l’expertise et au droit comme moyen d’action (expertise juridique, scientifique afin de rationaliser la protestation).

Attention toutefois à ne pas concevoir ces transformations comme une évolution linéaire : un modèle de répertoire d’action en fait pas disparaître les autres, même s’ils perdent de leur importance.