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Par : mj
Publié : 20 mars 2016

Comment comprendre la conflictualité sociale ?

I – Le conflit social, l’expression d’un désaccord

La notion de conflit social ne correspond pas exactement au sens courant du mot conflit, qui renvoie le plus souvent à des situations d’affrontement ouvert. Les sociétés, inégalitaires, sont traversées par des divergences d’intérêt entre différents groupes. Ces divergences d’intérêt constituent les conflits potentiels, qui peuvent s’exprimer de façon très différente, ou ne pas s’exprimer du tout. Par exemple, lorsque Marx affirme que l’État est au service des intérêts de la bourgeoisie, il met en évidence l’existence d’un conflit au cœur de la société : les capitalistes ont des intérêts opposés à ceux des prolétaires, et ont, selon lui, organisé la société de manière à faire prévaloir leurs intérêts, et à légitimer auprès des prolétaires cet ordre des choses. Mais les conflits peuvent être latents, c’est-à-dire ne pas être visibles, ni même vraiment perçus par les acteurs en présence. C’est par exemple le cas des situations de domination sociale évoquée par Weber et Bourdieu : il n’y a pas de manifestations d’un antagonisme clair entre groupes sociaux, les groupes concernés ne se mobilisent pas : le conflit reste latent. On peut donc être face à une situation potentiellement conflictuelle dans laquelle des groupes sociaux ont des valeurs, des intérêts ou des attentes différentes ou opposées, mais n’expriment pas cette opposition.

En fin de compte, un conflit social correspond à un antagonisme, un affrontement entre des groupes sociaux dont les intérêts, les idées ou les positions divergent. Un conflit social, c’est un conflit qui met en relation au moins deux acteurs collectifs (regroupés). Ce n’est donc pas un conflit individuel. Les acteurs en conflit s’opposent sur une question relative à la répartition ou à la gestion de biens matériels ou symboliques (revenus, pouvoir, droits, ...). …Si les acteurs ne se mobilisent pas, on dira que le conflit est latent. Si les acteurs parviennent à se mobiliser, on dira que le conflit est ouvert. En d’autres termes, on a alors à faire avec une situation conflictuelle explicite dans laquelle des groupes sociaux expriment leurs oppositions de façon plus ou moins violente mais toujours explicite (verbalisation, manifestations, affrontements…).

Il est courant de classer les conflits sociaux en deux catégories : les conflits du travail et les conflits dits "sociétaux".

Les conflits du travail correspondent à des lutte, des affrontements au sein de l’entreprise, notamment concernant la répartition de la valeur ajoutée ; l’emploi, le temps de travail, ou les conditions de travail. Les conflits du travail sont donc une des formes possibles de conflits sociaux. Par exemple, les salariés de l’entreprise Peugeot sont en conflit avec la direction à propos du plan de suppression d’emplois annoncé en début d’année.

Les conflits sociétaux quant à eux désignent des conflits sociaux portant sur des valeurs, des institutions ou le fonctionnement de la société. Ainsi, les opposants au « mariage pour tous », au même titre que les défenseurs du droit au mariage pour les homosexuels s’inscrivent dans un mouvement société concernant l’institution de la famille, mais aussi la question de l’égalité des droits et la non-discrimination.

Une action collective est une action concertée des membres d’un groupe social visant à atteindre des objectifs communs. L’action collective peut se dérouler dans de nombreux domaines et elle ne s’inscrit pas nécessairement dans une logique protestataire : elle est donc plus large que la notion de mouvement social ou de conflit social.

Un mouvement social est une action collective qui cherche à transformer l’ordre social et/ou politique, c’est-à-dire à « établir un nouvel ordre de vie », soit en imposant de nouvelles normes ou de nouvelles valeurs, soit au contraire en s’opposant à un changement. Un mouvement social a donc pas définition une dimension protestataire : il s’agit de s’opposer à un groupe à ou une institution pour défende une cause particulière, qu’elle soit matérielle (la place du travail dans la société, les inégalités) ou immatérielle (l’égalité entre hommes et femmes, le refus des discriminations...). Les mouvements sociaux permettent donc de révéler les conflits sociaux.

II – La transformation des conflits sociaux dans une société qui change

Les conflits sociaux changent, à la fois dans leur forme, dans leurs enjeux et dans leurs acteurs : ces changements de la conflictualité sociale sont le reflet des transformations de la société dans son ensemble. Pour schématiser, on peut dire qu’au cours des Trente Glorieuses, on a assisté au déclin des conflits du travail traditionnels tandis que se développaient ce que les sociologues ont appelé des « Nouveaux Mouvements Sociaux ». Depuis les années 1980-1990, on assiste à un regain des conflits du travail, mais avec des formes et des enjeux nouveaux : cette évolution est à mettre en relation avec ce qu’on appelle les « Trente Piteuses ».

A. Des enjeux qui se transforment

Une grille de lecture générale est proposée par les analyses de Ronald Inglehart sur l’évolution des valeurs dans les pays occidentaux. Celui-ci souligne, sur la base d’enquêtes internationales, un passage de valeurs « matérialistes » à des valeurs « post-matérialistes ». Les conflits concerneraient moins la répartition des ressources, les revenus, les salaires ou le pouvoir que des questions liées à l’identité, à la reconnaissance ou aux « droits culturels ».

Les changements économiques et sociaux importants des années 1960-1970 ont eu des conséquences sur les comportements et les aspirations des individus. On peut relever quatre changements essentiels : la croissance économique et progrès technologique, une ère de paix durable (absence de conflits armés sur le sol des pays occidentaux), un mouvement de massification de l’école et le développement des médias. Les deux premières transformations ont apporté la sécurité matérielle aux individus. L’ensemble de ces transformations sont, selon Inglehart, à l’origine de changements dans les valeurs des individus, qui ont désormais des besoins liés à l’identité (plus floue du fait de l’affaiblissement des classes sociales) et à la réalisation de soi (épanouissement personnel). De plus, la compétence politique est de plus en plus grande du fait de la massification de l’école et de l’accès à l’information de masse. C’est pourquoi on assiste à une volonté de plus en plus grande de faire entendre sa voix, de participer au processus de décision autrement que par le vote. Il s’ensuit également une plus grande méfiance à l’égard des organisations traditionnelles, qui ne laissent pas assez de place à l’individu et à l’autonomie. Enfin, il y a une volonté d’affirmer une identité, une appartenance choisie. Tous ces éléments sont caractéristiques de ce que l’on a appelé les "Nouveaux Mouvements Sociaux", cet ensemble disparate de conflits sociétaux qui apparaît au cours des Trente Glorieuses.

1) Des conflits matérialistes dominants dans les sociétés industrielles...

Les revendications traditionnelles des conflits sociaux portent en premier lieu sur le partage de la valeur ajoutée, soit pour protester contre les baisses de salaire ou les retenues, soit pour demander des augmentations de salaires. Mais on trouve également des conflits autour de la question du temps de travail : journée de 8 heures (manifestations à travers le monde entier à partir 1890 le 1er mai autour de cette revendication, satisfaite en 1919), semaine de 40 heures (obtenue en 1936), congés payés… La question des conditions de travail est peu souvent à l’origine de conflits du travail. Les droits et les libertés dans l’entreprise (liberté syndicale, organisation de la négociation au sein de l’entreprise …) sont également un motif récurrent de conflits. Il s’agit dans tous les cas de revendications de type matérialistes, dans la mesure où il s’agit d’obtenir une amélioration de ses conditions d’existence (en termes de revenu ou de temps de loisirs notamment).

À partir des années 1980, les revendications se transforment. On voit se multiplier les conflits défensifs : contre les suppressions d’emplois, contre les changements de statut des entreprises et/ou des salariés, contre le développement de la précarité... Les salariés s’opposent aux transformations des entreprises et des services publics plus ou moins imposées par la libéralisation des échanges et des marchés. Cette transformation des revendications est à mettre en lien avec le changement de contexte économique : le ralentissement de la croissance, la montée du chômage, la concurrence internationale exacerbée conduisent à une remise en cause de ce que l’on désigne sous le terme d"acquis sociaux". Certains conflits du travail ont même eu pour enjeu l’obtention de primes de licenciement acceptables par les salariés : sauver les emplois ou les entreprises n’était même pas envisageable. C’est le cas notamment du conflit des "Conti", les salariés de l’usine Continental de Clairoix (vous pouvez écouter ici une émission de France Inter consacrée à cette lutte]), ou des salariés de l’usine Goodyear d’Amiens-Nord (un documentaire des Mathieu Farcy est à voir , un article ici).

2) … Qui laissent place à des revendications « post-matérialistes » dans les sociétés post-industrielles

Les conflits sociétaux qui se multiplient au cours des Trente Glorieuses se démarquent des conflits du travail traditionnels sur le plan des valeurs qu’ils défendent : défense de l’environnement, lutte pour l’égalité hommes/femmes, défense des consommateurs, lutte pour une autre mondialisation, pour d’autres règles commerciales... Ce sont souvent des valeurs non-individualistes. L’objet des mobilisation est aussi la défense des minorités et des droits (les mouvements des « sans » par exemple : sans papier, sans logement, sans travail...) : on parle de "politiques de lutte pour la reconnaissance". Enfin, beaucoup de conflits sont centrés sur des questions d’identité et de respect de l’individu : la lutte des homosexuels ou des féministes s’inscrivent dans cette catégorie. Il s’agit de revendications "post-matérialistes", car elles ne sont pas tournée vers la satisfaction de besoins matériels et le partage de la richesse.

2) Une distinction à relativiser

Il ne faut toutefois pas trop schématiquement opposer conflits du travail - revendications matérialistes / "nouveaux mouvements sociaux" des années 60-70 - revendications post-matérialistes. En effet, plusieurs arguments doivent être pris en compte.

D’une part, les revendications liées à l’identité et à la reconnaissance n’ont pas attendu les Trente Glorieuses pour apparaître. On trouve de nombreuses revendications portant sur la question de l’égalité entre hommes et femmes, ou sur les mouvements abolitionnistes qui émergent bien avant le XXème siècle. Ainsi Olympe de Gouge rédige-t-elle en 1789 une Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Autre exemple : le mouvement des Suffragettes en Grande-Bretagne au tout début du XXème siècle : Emmeline Pankhurst et ses deux filles militent pour le droit de vote des femmes.

D’autre part, les conflits sociétaux peuvent porter des revendications de nature matérialiste. Ainsi, le mouvement "Occupy Wall Street" de 2009 aux États-unienne revendique-t-il un autre partage de la richesse, opposant dans son slogan même ("We’re the 99%") les 1% des plus riches possédant la moitié de la richesse mondiale au reste de la population. Cette préoccupation d’un meilleur partage de la richesse se retrouve également dans le mouvement altermondialiste, ou dans des associations comme Attac.

Enfin, on peut noter que les conflits du travail sont également porteurs de revendications "post-matérialistes". C’est le cas concernant les revendications autour de la question du temps de travail et de la retraite (quelle place accorder au travail et au temps libre dans une société développée ?) ou bien de certaines mobilisations qui demandent une meilleure reconnaissance et plus de respect pour leur travail (comme cela fut le cas des infirmiers-infirmières dans les années 1990).

B. De nouveaux acteurs

1) Le déclin de la classe ouvrière et des syndicats

Les conflits sociaux sont traditionnellement portés par les travailleurs, et plus spécifiquement par la classe ouvrière. Marx avait fait de la lutte des classes entre prolétaires et bourgeois le conflit central des sociétés capitalistes. Pour lui, cette lutte est inéluctable, et conduit nécessairement au renversement du système, du fait de trop fortes contradictions dans le mode de production capitaliste. Les syndicats de travailleurs et les partis ouvriers sont, dans son analyse, censés être le fer de lance de cette lutte.

Or au cours des Trente Glorieuses, la société s’est moyennisée : c’est la thèse d’Henri Mendras. Qu’est-ce que cela veut dire ? Rappelons qu’il y a trois dimensions : on constate d’abord une modification de la stratification sociale : avec la tertiarisation, les PCS 3, 4 et 5 sont en croissance, tandis que la PCS 6 décline statistiquement (en % de la population active). On constate aussi une uniformisation des modes de vie : il y a une baisse des inégalités pendant les Trente Glorieuses ainsi qu’une apparition d’une consommation de masse. Pour ces deux premières raisons, on constate que les caractéristiques objectives des ouvriers, leur classe en soi, sont transformées. On constate enfin une uniformisation des attitudes et des valeurs : il y a une diffusion d’attitudes communes dans l’ensemble de la population, notamment la croyance dans l’école. Pour cette troisième raison, on constate que les caractéristiques subjectives des ouvriers, leur conscience de classe, leur capacité à être une classe pour soi, est transformée. La classe ouvrière, en tant que classe consciente et mobilisée, disparaît.

Les transformations économiques des Trente Piteuses renforcent ce mouvement de disparition de classe ouvrière : la désindustrialisation fait disparaître les "bastions" de la classe ouvrières, les symboles d’une identité fière (les mineurs, les "métallos"...), la précarité et le chômage touche fortement les ouvriers, et la condition ouvrière est fréquemment vécue comme un échec. Les ouvriers ne constituant plus une classe mobilisée, ils ne sont donc plus au cœur des conflits sociaux comme ils avaient pu l’être durant les Trente Glorieuses.

A cela s’ajoute le déclin des syndicats et des partis ouvriers. Un syndicat se définit comme une association de personnes dont l’objectif est la défense d’intérêts professionnels communs. Le taux de syndicalisation (c’est à dire la proportion de salariés adhérents à un syndicat) n’a cessé de diminuer en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, seuls 7 salariés sur 100 sont syndiqués. Ce taux est l’un des plus faibles d’Europe. Il est même inférieur au taux de syndicalisation américain ! Ce déclin des syndicats de travailleurs s’explique à la fois par des causes exogènes et par des causes endogènes. Le ralentissement de la croissance et la montée du chômage jouent fortement sur le phénomène de désyndicalisation, le fait d’adhérer à un syndicat étant coûteux mais surtout étant souvent mal perçu par l’employeur (donc engendrant un risque accru de licenciement). De même, la montée de la précarité diminue la perception de l’importance de se syndiquer (moins bonne intégration dans l’entreprise, identité professionnelle moins installée). Par ailleurs, le déclin de la classe ouvrière a affaibli les syndicats très implantés dans le monde industriel, et beaucoup moins chez les employés. Plus profondément, la montée de l’individualisme explique la moindre syndicalisation : l’action collective est moins automatique dans l’esprit de nombreux travailleurs. Mais la crise des syndicats a également des causes endogènes, c’est-à-dire liées aux syndicats eux-mêmes. En effet, à mesure de l’institutionnalisation des syndicats, on a assisté à une professionnalisation des syndicats. La multiplication des tâches, des fonctions confiées aux syndicats et la crise du militantisme oblige les syndicats à s’éloigner de plus en plus de leur base. Les responsables syndicaux sont de moins en moins présents sur les lieux de travail, accaparés par leurs fonctions dans les organismes de protection sociale, la justice des prud’hommes et les négociations avec les syndicats patronaux. Cet éloignement nourrit une forme de méfiance, un manque de légitimité aux yeux des travailleurs. Les syndicats connaissent donc une évolution paradoxale : à mesure que leur pouvoir s’accroît, leur audience - et donc leur légitimité dans la négociation - s’amenuise. Enfin, une dernière cause doit être soulignée, qui permet de comprendre la différence d’audience des syndicats en France et dans les pays du Nord de l’Europe. Dans ces pays en effet, les accords que signent les syndicats ne valent que pour leurs adhérents, alors qu’en France les accords sont valables pour l’ensemble des salariés, qu’ils soient syndiqués ou non. Ce mode d’organisation incite donc fortement à un comportement de passager clandestin de la part des salariés : à quoi bon supporter le coût de la participation à l’action syndicale (coût de l’adhésion, risque de perdre son emploi, perte de salaire en cas de grève...) lorsque les bénéfices éventuels bénéficieront de toute façon à l’ensemble des salariés ?

2) Les nouveaux acteurs issus de la moyennisation

Les conflits sociétaux ne se limitent pas aux seuls travailleurs : ce sont des conflits "trans-classistes", dans le sens où la mobilisation des acteurs ne repose plus sur leur appartenance de classe ou leur place dans le processus de production, comme dans les conflits du travail traditionnels. On voit apparaître de nouveaux acteurs : les femmes, les étudiants, les chômeurs, les homosexuels, les minorités ethniques...

Dans les conflits sociétaux, on peut observer plusieurs catégories d’acteurs. Des "victimes" peuvent se mobiliser contre une injustice (par exemple les femmes, les homosexuels, les minorités ethniques...). On trouve également des militants  : ils ne sont pas toujours des victimes, mais ils se mobilisent contre une situation qu’ils ne trouvent pas juste ou contraire à leurs propres valeurs. Par exemple, dans la lutte des sans-papiers, de nombreux militants des droits de l’homme sont présents. On trouve aussi ce qu’on pourrait qualifier de "personnes-ressources" dans les organisations qui structurent les conflits sociétaux. Ces personnes-ressources sont de deux sortes. Il peut s’agir d’une part d’intellectuels ou d’experts qu’une question. Par exemple, des économistes peuvent se mobiliser au sein de l’association Attac, qui milite pour un changement de modèle économique), ou des biologistes chez Greenpeace ou d’autres mouvements écologistes. Ils apportent alors une caution scientifique aux revendications du mouvement ou de l’organisation qu’ils soutiennent, leur donnant alors davantage de crédibilité et de poids auprès de l’opinion publique, des médias ou des décideurs politiques. D’autre part, les personnes-ressources peuvent être des personnalités, des célébrités, dont la présence permet de capter l’attention des médias et faire parler du mouvement et de ses revendications. C’est ainsi que de nombreux acteurs/actrices se mobilisent régulièrement auprès des mouvements de sans-papier (comme les actrices Emmanuelle Béart ou Josianne Balasko) ou auprès des sans-abris.

C. Des formes d’action qui se diversifient

1) Des formes conventionnelles d’action collective en déclin ?

Traditionnellement, les conflits du travail s’organisent autour d’une forme bien établie d’action collective : la grève. La grève se définit comme une cessation collective et concertée de l’activité productive. Elle est autorisée en France depuis 1864 et le droit de grève est garanti par la Constitution. La grève s’est tout au long du XXème siècle institutionnalisée : son déroulement est encadré à la fois par la loi (un préavis, l’interdiction d’empêcher les non-grévistes de travailler...) et par des traditions (les piquets de grève par exemple). De nombreuses grèves jalonnent l’histoire sociale et politique française.

En 1906, suite à un coup de grisou dans les mines de Courrières, qui a tué plus de 1000 mineurs, des grèves et des manifestations éclatent pour dénoncer les conditions de travail. En avril, des émeutes ouvrières éclatent, et Clémenceau, ministre de l’Intérieur envoie l’armée rétablir l’ordre. Le 1er mai a lieu une grève générale pour réclamer la journée de 8 heures. Une loi instaurant le repos hebdomadaire obligatoire est votée à l’été, suite à la victoire de la gauche aux élections législatives.

- En 1936, après la victoire du Front Populaire aux élections législatives, des grèves avec occupation d’usine se multiplient. Les accords de Matignon sont signés entre les représentants des salariés, les représentants du patronat et l’État : les délégués du personnel deviennent institués dans les entreprises, passage à la semaine de 40 heures, et mise en place de deux semaines de congés payés, ainsi qu’une hausse des salaires. M. Thorez, secrétaire général du Parti Communiste français appelle à la reprise du travail : « Il faut savoir terminer une grève ».

- Ce qu’on a appelé "mai 68" commence par une révolte étudiante à Nanterre, menée par des étudiants opposés à la Guerre d’Indochine, qui se répand ensuite à d’autres universités. Au sein des universités, et notamment celle de Nanterre, des groupes de militants étaient déjà structurés et entretenaient une certaine agitation depuis près d’un an : en mars 1967, les étudiants se mobilisent pour obtenir un libre accès aux dortoirs des filles (les jeunes filles, même majeures, étaient considérées comme mineures, en vertu du règlement intérieur) ; en novembre de la même année eurent lieu des grèves pour protester contre une réforme de l’enseignement supérieur. À partir du mois de mai 1968, les syndicats de travailleurs appellent à la grève générale, et les grèves se multiplient. La mobilisation débouche sur la signature des Accords de Grenelle : augmentation de salaires (notamment du salaire minimum, le SMIG à l’époque), reconnaissance du droit syndical, réduction de la durée effective du travail.

- Pendant l’hiver 1995, de grandes grèves et grandes manifestations (entre 1 et 2 millions de manifestants) mobilisent contre le plan Juppé de réforme des retraites et de la Sécurité sociale (allongement de la durée de cotisation dans la fonction publique, augmentation des frais d’hospitalisation et des prélèvements sociaux...). Le réseau de transports en commun est paralysé pendant près de 3 semaines. On a parlé de grève par procuration, les salariés du secteur public et les fonctionnaires faisant grève au nom de l’ensemble des salariés du privé qui ne pouvaient pas prendre le risque de participer au mouvement. En fin de compte, le gouvernement retire sa réforme sur les retraites, mais maintient les mesures concernant la Sécurité Sociale.

Il faut cependant remettre en cause une idée reçue qui voudrait qu’il y ait aujourd’hui davantage de conflits sociaux qu’hier. S’ils sont aujourd’hui plus médiatisés et plus visibles (notamment pour les grèves concernant les services publics), les conflits sociaux sont beaucoup moins nombreux que dans les années 1960-1970. On a assisté à un déclin très net du nombre de journées individuelles non travaillées, c’est-à-dire du nombre de jours de grève en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, si l’on excepte l’année 1968 qui reste à bien des égards exceptionnelle. Le nombre de jours de grève est passé de 20 millions en 1947 à 3 millions au début des années 1970.

Le nombre de grèves a donc énormément diminué dans le secteur privé. Le secteur public est moins concerné par cette diminution. Mais le secteur public emploie beaucoup moins de travailleurs : le nombre de journées individuelles non travaillées a donc tendance à fortement baisser.

Par ailleurs, le taux de syndicalisation a fortement diminué depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le taux de syndicalisation mesure la proportion de personnes syndiquées dans la population active occupée. Aujourd’hui, à peine 8 % des travailleurs sont syndiqués, contre 40 % en 1950 ! Le taux de syndicalisation est plus élevé dans le secteur public et dans les grandes entreprises. La France est l’un des pays développé où le taux de syndicalisation est aussi faible (même aux États-Unis, il est plus élevé : aux alentours de 12 % !).

2) L’émergence de formes non-conventionnelles d’action collective

La grève n’est plus possible comme forme d’action dans ce type de mouvement social. D’où la nécessité d’employer d’autres méthodes : boycott, marches de protestation, barrages routiers, occupations de locaux, grèves de la faim, sit-in, fauchage de champs d’OGM, ...

Les actions de Greenpeace, association de défense de l’environnement, sont assez exemplaires de la recherche de spectaculaire.

Dans tous les cas, il s’agit d’occuper l’espace public de manière visible, afin de prendre à témoin l’opinion publique et de faire pression sur les autorités pour qu’elles prennent les décisions. Les médias jouent donc un rôle central dans les stratégies des mouvements sociaux. L’objectif est de mobiliser l’opinion publique sur une question, afin de bouleverser l’ordre du jour de l’agenda politique. Cette notion désigne l’ordre des priorités à traiter. Les médias ont un rôle clé dans la « mise sur agenda » d’une question.

Pour qu’une mobilisation soit un succès, il faut qu’elle soit médiatisée, et surtout que les médias en fassent un traitement « favorable ». D’où l’apparition de conseillers en communication, ou de formes de mobilisation « médiatiques ». Les mouvements font appel à des personnalités connues et reconnues qui facilitent l’accès aux médias : l’Abbé Pierre pour la défense des mal-logés à partir de l’hiver 1954, Josianne Balasko et les sans-papier de la rue de la Banque à Paris, rejointe par d’autres célébrités : Emmanuelle Béart, Carole Bouquet, Guy Bedos... Augustin Legrand, le fondateur des enfants de Don Quichotte, Nicolas Hulot, José Bové pour les causes écologistes...

II – La conflictualité sociale : des grilles de lecture contrastées

A. Les conflits : rupture de la solidarité ou vecteur d’intégration ?

1) Les conflits sociaux comme signe d’une pathologie sociale

Les conflits ont été perçus parfois comme le signe d’un dysfonctionnement social, surtout les conflits très violents. En effet, une société est censée réguler les tensions qui peuvent apparaître entre les groupes sociaux sans que le recours à l’affrontement et à la violence ne soit nécessaire. Ainsi, pour Durkheim le conflit est-il le signe d’une pathologie de l’intégration, qui apparaît notamment lors des périodes d’anomie. Ce qui oppose les individus et les groupes devient dans ce type de période plus fort, plus puissant que le lien social, la solidarité qui les unit.

Les périodes d’anomie engendrent en effet beaucoup de frustrations, de tensions entre les groupes sociaux, et les mécanismes de régulation ne permettent plus de sortir de la situation par le compromis et l’adaptation de la société. On peut par exemple analyser les émeutes urbaines de 2005 comme le symbole d’un défaut d’intégration d’une partie de la jeunesse, dans les quartiers défavorisés.

Même si ces émeutes ne sont pas à proprement parler des mouvements sociaux (dans la mesure où elles ne portent aucune revendication précise), il n’en reste pas moins qu’elles donnent à voir un dysfonctionnement du lien social dans des quartiers marqués par la relégation et les difficultés économiques et sociales. Les émeutiers se sont attaqués à des symboles étatiques (les écoles, les bibliothèques, les MJC...) : cela peut être interprété comme le fait que la colère des jeunes était dirigée contre l’État et donc la société toute entière, accusée de ne pas leur laisser de place.

Pourtant, pour qu’un mouvement social se produise, il est nécessaire que le groupe qui porte les revendications soit un minimum intégré. Pour construire une action collective revendicative, il est en effet nécessaire que les membres du groupes se sentent appartenir à un ensemble de personnes ayant des intérêts communs à défendre, qu’ils aient l’idée de se mobiliser pour les défendre, et qu’ils puissent mener la mobilisation. En plus d’un bon degré d’intégration, le groupe doit disposer de ressources économiques, sociales mais surtout culturelles (notamment ce qu’on appelle la compétence politique). Ainsi, les chômeurs constituent un groupe social très difficilement mobilisable car très faiblement intégré : le statut de chômeur est perçu comme dévalorisant, et surtout comme quelque chose de transitoire. Il n’y a donc pas de sentiment d’appartenance au groupe, ni de sentiment de solidarité vis-à-vis des autres chômeurs. Leur mobilisation est d’autant plus difficile qu’ils disposent par ailleurs de peu de ressources pour construire et animer un mouvement social et porter des revendications.

2) Les conflits comme vecteurs d’intégration

Le conflit permet l’intégration sociale pour plusieurs raisons, si l’on reprend les analyses de Georg Simmel (Le conflit, 1918) et de Lewis A. Coser (Les fonctions sociales du conflit, 1956).

D’abord, le conflit est une forme de relation sociale, il suppose une interaction : il unit deux adversaires qui s’opposent sur une question particulière. Ces deux adversaires sont donc en relation, et sont d’accord sur au moins un point : l’importance de la question sur laquelle porte leur désaccord.

De plus, le conflit renforce la solidarité et l’intégration à l’intérieur de chaque groupe en opposition. Marx avait déjà évoqué cette idée lorsqu’il affirmait que la conscience de classe se construisait dans la lutte : c’est en identifiant un ennemi de classe, en luttant contre lui que les prolétaires prennent conscience de leurs points communs et de leurs intérêts communs. Avoir un ennemi commun mobilise les énergies dans le même but (le vaincre), et permet de faire taire les dissensions dans le groupe.

Par ailleurs, le conflit est le début du dépassement des oppositions. S’opposer, c’est formuler sa position et exprimer des revendications, et donc permettre un dialogue. Par le dialogue peut se construire le consensus qui permettra de sortir de l’opposition. Le conflit, en permettant de dépasser les antagonismes, en offrant la possibilité de trouver un compromis, renforce la cohésion sociale. Finalement, lutter, c’est participer et être dans l’espace public, avec une place reconnue.

Enfin, le conflit agit comme une "soupape de sécurité", en permettant aux tensions, aux antagonismes de s’exprimer, sans qu’ils atteignent pour autant le cœur de la société.

Pour que le conflit puisse permettre et renforcer l’intégration, il faut toutefois que certaines conditions soient respectées. Il est nécessaire que le conflit ne porte pas sur les valeurs centrales sur lesquelles repose la société, mais au contraire qu’il soit mené au nom de ces valeurs. Par ailleurs, lorsque les clivages qui donnent naissance aux conflits se superposent, le risque est grand de voir la société de couper en deux. Ainsi, en Belgique, les clivages linguistiques, géographiques et économiques se superposent, ce qui contribue à séparer les Wallons "pauvres" du Sud et les Flamands riches du Nord, qui de plus en plus refusent de payer pour le Sud. Enfin, il apparaît nécessaire que les actions collectives soient reconnues comme une forme de participation politique, sans quoi le dialogue n’est pas possible, et aucun compromis ne peut être trouvé : la radicalisation et la violence peuvent se développer.

Les conflit sont aussi facteur d’intégration parce que de nombreux mouvements sociaux revendiquent une meilleure intégration des membres qui portent ce mouvement. Ces mouvements sociaux participent donc au renforcement du lien social, en permettant une intégration de certaines minorités. On peut illustrer cet aspect intégrateur du conflit avec l’exemple des mouvements de prostituées, qui réclament une meilleure reconnaissance de leur activité professionnelle et surtout un changement de regard sur le statut, une reconnaissance de leur dignité. Le mouvement Guyane contre la vie chère en 2009 ou le mouvement des droits civiques aux États-Unis dans les années 1950-1960 sont d’autres exemples de ces "luttes pour la reconnaissance".

Le conflit en Guadeloupe de 2009 marque une volonté d’intégration car il exprime la cohésion d’un peuple qui affirme sa dignité et qui refuse les vestiges du colonialisme, incarnés par les "békés", ces descendants de colons qui sont à la tête d’entreprises en situation de monopole ou d’oligopole, et qui sont ainsi en mesure d’imposer des prix élevés et réaliser des surprofits. Les descendants de colons imposent aux descendants d’esclaves des prix injustifiés, et retissent ainsi une sorte de pacte colonial. Les Guadeloupéens veulent que les mêmes règles s’appliquent à la Guadeloupe et en métropole, et que soit mis fin à cette survivance de l’ordre colonial. Il s’agit donc bien d’un conflit pour l’intégration.

B. S’opposer pour obtenir un changement ou pour y résister

1) Des conflits de résistance au changement

Les conflits sociaux peuvent apparaître lorsque des changements portent atteinte aux intérêts ou aux valeurs de certains groupes sociaux. Ainsi, l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe a conduit de nombreuses personnes à se mobiliser contre le projet de loi, avec d’ailleurs des motivations assez variées (des groupes franchement homophobes, des associations de familles catholiques, des personnes opposées à l’adoption mais pas au mariage au nom de l’équilibre psychique de l’enfant...). On peut également prendre pour exemple les nombreuses grèves et manifestations contre les réformes des retraites. Il s’agit là de s’opposer à une réforme présentée comme inéluctable (compte tenu de la mondialisation et de l’impératif de compétitivité, des comptes de la Sécurité sociale, etc.) par les décideurs politiques.

Il est toutefois important de noter qu’aucun mouvement social ne se limite à une simple opposition : tous les mouvements sociaux sont porteurs d’une vision du monde (par exemple de la famille), ou bien préconisent un autre changement (dans le cas des mouvements contre la réforme de la retraite), basée sur d’autres principes (l’égalité, la solidarité, la justice...). Réduire les mouvements sociaux à de simples refus du changement semble bien réducteur...

2) Les conflits sociaux sont porteurs de changement social

Les conflits sociaux sont souvent porteurs de changements : par définition, les mouvements sociaux ont pour ambition d’"établir un nouvel ordre de vie", et donc d’impulser des modifications plus ou moins importantes dans la société, dans son organisation, ses institutions ou son système de valeurs.

On peut constater que nombre de mouvements sociaux ont conduit à une modification du droit et de la législation. Par exemple, le mouvement féministe a permis aux femmes d’obtenir la maîtrise de leur corps à travers la maîtrise de la procréation (1967, loi Neuwirth sur la contraception et 1975, loi Veil sur l’IVG), mais aussi d’établir en droit le principe d’égalité salariale (1946, suppression de la notion de salaire féminin, 1972, reconnaissance du principe "à travail égal, salaire égal"...). La mère est reconnue comme ayant autant de responsabilité que le père (1970, suppression de la notion de puissance paternelle). La femme mariée obtient le droit de travailler sans l’autorisation de son mari en 1965.

Mais, de façon plus importante peut-être, les conflits sociaux conduisent à une évolution profonde des valeurs de la société. C’est en cela qu’ils sont porteurs de changement social, le changement social étant défini comme l’ensemble des changements structurels, progressifs et durables, au niveau économique, social (les rapports sociaux), culturel et démographique (la transition démographique par exemple). Ainsi, l’un des acquis du mouvement féministe est d’avoir permis et accéléré la transformation de la place et de l’image de la femme dans la société. De même, les mouvements homosexuels ont-ils rendu possible une meilleure acceptation de l’homosexualité.